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La critique de Stefan Kabisch ne vise pas le jeûne lui-même, mais la manière dont on le teste. Médecin et chercheur à la clinique d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme de la Charité, l’hôpital universitaire de Berlin, il travaille sur la prévention du diabète de type 2 au sein du Centre allemand de recherche sur le diabète (DZD). [1] Son reproche tient en une phrase, déjà formulée en 2025 auprès de la revue Scientific American : « On ne voit de forts effets du jeûne intermittent que face à des personnes qui n’avaient reçu aucune consigne d’alimentation ou d’activité physique. Dès qu’on le compare à une réduction équivalente des calories, ses bénéfices disparaissent. » (traduction de la rédaction) [2]
La question pour quelqu’un qui songe à resserrer ses repas est donc double : le jeûne fait-il vraiment mieux qu’un régime ordinaire, et à qui fait-il courir un risque que les études ne mesurent pas ?
Jeûne intermittent : des formes très différentes réunies sous un même nom
Le jeûne intermittent alterne des périodes où l’on mange peu ou pas du tout avec des périodes d’alimentation normale. [4] Stefan Kabisch insiste pour distinguer ses variantes, qui n’ont pas forcément les mêmes effets sur l’organisme : [1]
En ce moment
- l’alimentation limitée dans le temps, la plus répandue, où l’on mange chaque jour dans une fenêtre réduite : 8 heures sur 24 dans le « 16/8 », 4 heures dans le « 20/4 », une heure dans le « 23/1 » ;
- le jeûne périodique, comme le « 5:2 », qui réduit fortement les apports deux jours par semaine ; [2]
- le jeûne un jour sur deux, qui alterne journées normales et journées à très faible apport. [4]
Cette diversité complique la lecture des résultats, explique le médecin berlinois : les essais testent des versions différentes et leurs données sont très hétérogènes. [2] Elle a surtout permis à beaucoup d’études de comparer le jeûne à un groupe témoin qui ne changeait rien à son assiette. Les jeûneurs maigrissaient, le groupe témoin non, et la méthode passait pour efficace alors qu’elle avait surtout fait manger moins. [2]
Face à de simples conseils diététiques, l’avantage tombe à 330 g pour 100 kg
La revue Cochrane publiée en février 2026 permet de mesurer ce biais, parce qu’elle sépare justement les deux types de comparaison. Ses auteurs ont réuni 22 essais randomisés, soit 1 995 adultes en surpoids ou obèses, suivis jusqu’à 12 mois, en Europe, en Amérique du Nord, en Chine, en Australie et au Brésil. [3] L’écart s’y exprime en points de pourcentage du poids de départ. Pour le rendre concret, nous l’avons converti pour une personne de 100 kg :
| Le jeûne comparé à… | Essais | Poids perdu en plus | Pour 100 kg |
|---|---|---|---|
| aucune intervention ou liste d’attente | 6 (427 adultes) | 3,42 points | 3,4 kg |
| des conseils diététiques habituels | 21 (1 430 adultes) | 0,33 point | 330 g |
Dès que le groupe de comparaison reçoit lui aussi des conseils alimentaires, l’avantage du jeûne devient environ dix fois plus petit, et il n’est plus distinguable du hasard : l’intervalle de confiance va de 0,92 point en faveur du jeûne à 0,26 point en sa défaveur. [3] La revue juge ce résultat de certitude faible, car beaucoup d’essais étaient petits ou fragiles sur le plan méthodologique. Même l’écart de 3,4 points obtenu face à l’absence de toute intervention reste, pour ses auteurs, « peu ou pas de différence », un jugement porté avec une certitude modérée. [3] [4] Atteindre une perte d’au moins 5 % de son poids n’était pas plus fréquent avec le jeûne qu’avec les conseils classiques, mais sur 4 essais seulement (472 adultes) et avec des données très incertaines. [3]


Cela ne fait pas du jeûne une méthode inutile. Pour quelqu’un qui trouve plus simple de sauter un repas que de réduire chaque assiette, il reste une façon de manger moins, ni meilleure ni pire qu’un régime classique. Les auteurs de la revue invitent d’ailleurs médecins et patients à choisir selon ce que chacun peut tenir au quotidien. [4]
L’essai TEMPUS : 2,2 kg de plus en douze semaines, plus rien un an après
Le dernier grand essai en date illustre à la fois l’intérêt et la limite de la méthode. Publié le 14 octobre dans Nature Communications, l’essai TEMPUS a réparti au hasard 187 adultes obèses de Grenade, en Espagne, dont la moitié de femmes, en quatre groupes suivis douze semaines. [5] Tous ont reçu des conseils d’alimentation méditerranéenne et d’activité physique. Un groupe a en plus concentré ses repas sur huit heures par jour, un autre a suivi un entraînement encadré mêlant musculation et efforts d’endurance intenses, un troisième a combiné les deux. [6]
L’objectif principal, la graisse logée dans le foie mesurée par IRM, n’a pas bougé davantage avec le jeûne qu’avec le suivi classique. [5] Sur la balance en revanche, les deux groupes qui jeûnaient ont perdu en moyenne environ 2,2 kg de plus que le groupe témoin. [6] Chez les participants qui avaient une stéatose hépatique (un foie gras) au départ, environ 30 % de ceux qui associaient jeûne et sport ne remplissaient plus les critères de la maladie à la fin, contre 6,5 % dans le suivi classique. [6]
Mais un an après la fin du programme, ces écarts de poids, de masse grasse et de graisse du foie n’étaient plus détectables. [6] Les chercheurs en concluent qu’il faudra des programmes plus longs et des stratégies pour entretenir les résultats. [6] Le bénéfice dure, autrement dit, tant que dure la contrainte. Et l’essai n’a pas été construit pour comparer la fenêtre de huit heures à une réduction des portions de même ampleur : il ne dit pas si les repas resserrés ont fait mieux que le simple fait de manger moins.
Stefan Kabisch pointe un autre revers, souvent relégué dans les détails des études : la perte de muscle. « Notre corps utilise 20 à 40 grammes de protéines par repas, mais un adulte en a besoin de 70 à 90 grammes par jour », explique-t-il. Concentrer toute sa ration sur un ou deux repas expose à en manquer. [2] Pour cette raison, il déconseille de façon générale le jeûne intermittent après 50 ans. [2]
Qui ne doit pas jeûner : les profils que les essais laissent de côté
Les 2,2 kg de TEMPUS ne disent rien de plusieurs lecteurs, pour une raison simple : ils n’avaient pas le droit d’y participer. Le registre de l’essai exclut les personnes atteintes d’un diabète de type 1 ou 2, celles qui prennent un antidiabétique, celles qui ont un trouble du comportement alimentaire, ainsi que les femmes enceintes, qui allaitent ou qui projettent une grossesse. [7] Et parmi les 22 essais de la revue Cochrane, aucun n’a mesuré l’effet du jeûne sur le diabète, et seuls 7 des 21 essais face aux conseils diététiques ont rapporté les effets indésirables, comme la fatigue, les maux de tête ou les nausées. [3] [4]
Diabète traité par insuline ou sulfamide hypoglycémiant. Sans repas, le foie libère ses réserves de sucre, mais ces médicaments continuent de faire baisser la glycémie : le risque d’hypoglycémie augmente, explique la Fédération française des diabétiques. [8] À propos du Ramadan, la situation de jeûne la mieux étudiée chez les diabétiques, elle cite des hypoglycémies 7,5 fois plus fréquentes dans le diabète de type 2 traité par sulfamide ou insuline, et classe le diabète de type 1, les hypoglycémies sévères ou répétées et la personne vivant seule sous ces traitements parmi les situations où il ne faudrait pas jeûner. [8] Les médicaments sans risque d’hypoglycémie (metformine, gliptines, agonistes du GLP-1, gliflozines) sont classés à très faible risque, mais leurs horaires de prise se revoient. [8] « Les patients diabétiques doivent adapter la dose et l’heure de leurs médicaments, et ne pratiquer le jeûne intermittent qu’en accord avec leur médecin », résume le diabétologue Tinh-Hai Collet, des Hôpitaux universitaires de Genève, qui étend la prudence aux traitements de l’hypertension (traduction de la rédaction). [2]

Grossesse et allaitement. Les besoins en énergie augmentent dès le deuxième trimestre, avec des besoins supplémentaires en fer, en calcium et en vitamines, rappelle l’Assurance maladie, qui recommande de ne pas entamer de régime sans avis médical pendant la grossesse. [9] [10] Pour une femme enceinte diabétique, la Fédération française des diabétiques classe la grossesse parmi les situations à « très haut risque » où le jeûne est à proscrire. [8] Aucun des essais cités ici n’apporte de donnée sur ces périodes, puisque TEMPUS les excluait. [7]
Troubles du comportement alimentaire. Une enquête menée auprès de 2 762 adolescents et jeunes adultes canadiens a trouvé que 47,7 % des participantes avaient pratiqué le jeûne intermittent dans l’année. Chez elles, cette pratique était associée à tous les comportements de troubles alimentaires mesurés : crises d’hyperphagie, vomissements provoqués, usage de laxatifs, exercice compulsif. [11] L’enquête ne montre pas que le jeûne cause ces troubles, mais elle confirme qu’ils se croisent souvent. Pour Tinh-Hai Collet, les personnes qui ont un trouble alimentaire ou un cancer doivent « absolument éviter » le jeûne intermittent, la restriction pouvant aggraver la perte de poids d’un malade du cancer. [2]

Les auteurs de la revue Cochrane réclament désormais des essais suivis au-delà de douze mois, qui mesurent enfin l’effet sur le diabète, la satisfaction des participants et les autres maladies, en distinguant hommes et femmes. [3] Dans l’essai espagnol, les écarts entre les deux sexes sur la graisse du foie ne permettent pas encore, selon ses auteurs, de conclure à un effet différent selon le sexe. [6]
Sources et références
[1] Le Figaro Santé — Un médecin et chercheur à l'hôpital de Berlin alerte sur les limites du jeûne, entre risques pour la santé et études biaisées, entretien avec Stefan Kabisch, 2 novembre 2026
https://sante.lefigaro.fr/mieux-etre/un-medecin-et-chercheur-a-l-hopital-de-berlin-alerte-sur-les-limites-du-jeune-entre-risques-pour-la-sante-et-etudes-biaisees-20261102
[2] Scientific American (d'après Spektrum der Wissenschaft) — Is Intermittent Fasting Helpful or Harmful?, 12 septembre 2025
https://www.scientificamerican.com/article/is-intermittent-fasting-helpful-or-harmful/
[3] Cochrane Database of Systematic Reviews — Garegnani LI et al., Intermittent fasting for adults with overweight or obesity, CD015610, février 2026
https://www.cochranelibrary.com/cdsr/doi/10.1002/14651858.CD015610.pub2/full
[4] Cochrane — Jeûne intermittent, conseils diététiques classiques ou absence de traitement : quelle mesure fonctionne le mieux pour aider les adultes en surpoids ou obèses à perdre du poids ?, résumé en français, 16 février 2026
https://www.cochrane.org/fr/evidence/CD015610_intermittent-fasting-traditional-dietary-advice-or-no-treatment-which-works-better-help-adults
[5] Nature Communications — Clavero-Jimeno A et al., Effects of time-restricted eating and supervised exercise on intrahepatic fat and cardiometabolic health in adults with obesity: the TEMPUS randomized controlled trial, 14 octobre 2026
https://www.nature.com/articles/s41467-026-78625-3
[6] Université de Grenade (Canal UGR) — A study by the University of Granada shows that combining intermittent fasting and exercise promotes fat loss and improves physical fitness in people with obesity, 22 octobre 2026
https://canal.ugr.es/noticia/intermittent-fasting-supervised-exercise-obesity-ugr/
[7] ClinicalTrials.gov — Essai TEMPUS, NCT05897073, critères d'inclusion et d'exclusion
https://clinicaltrials.gov/study/NCT05897073
[8] Fédération française des diabétiques — Faire le Ramadan en limitant les risques pour ma santé, entretien avec le Pr Bernard Bauduceau
https://www.federationdesdiabetiques.org/federation/actualites/comment-faire-le-ramadan-en-limitant-les-risques-pour-ma-sante
[9] Assurance maladie (ameli.fr) — Adapter son alimentation pendant la grossesse, 18 juin 2026
https://www.ameli.fr/assure/sante/devenir-parent/grossesse/grossesse-en-bonne-sante/grossesse-alimentation/alimentation-grossesse
[10] Assurance maladie — Guide Maternité, 2023
https://www.ameli.fr/sites/default/files/Documents/guide-maternite-2023.pdf
[11] Eating Behaviors — Ganson KT et al., Intermittent fasting: describing engagement and associations with eating disorder behaviors and psychopathology among Canadian adolescents and young adults, décembre 2022
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/36368052/







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