Tomates et carottes parmi les « mal-aimés » : le 26 octobre, franceinfo suivait le chef Olivier Chaput et ses ateliers « Les enfants cuisinent » sur les marchés, l’un des nombreux reportages de la Semaine du goût tournés dans les crèches et les écoles [1]. Le lendemain, le Cerin publiait la synthèse d’une revue de littérature consacrée à la néophobie alimentaire, cette méfiance de l’enfant envers les aliments qu’il ne connaît pas [2]. Les deux rejoignent une question très concrète à table : combien de fois faut-il reproposer un légume refusé avant de renoncer ?
Néophobie alimentaire : un refus qui s’installe vers 18 mois
Avant 18 mois, le bébé est plutôt ouvert. Selon les études reprises par l’Anses dans son avis sur l’alimentation des 0-3 ans, les parents jugent « bonne » ou « très bonne » l’acceptation de 88 % des aliments proposés entre 5 et 7 mois, et de 91 % jusqu’à 15 mois. Les fruits et légumes sont déjà, en moyenne, les moins bien acceptés [3].
Puis vient la néophobie alimentaire. Elle débute vers 18 mois et se manifeste surtout entre 2 et 6 ans, parfois jusqu’à 9 ans, chez la plupart des enfants [3]. La revue de Sophie Nicklaus et Sylvie Monnery-Patris, parue en 2024 dans les Cahiers de nutrition et de diététique, la décrit comme très marquée entre 24 et 36 mois [2]. L’enfant refuse des aliments nouveaux, mais parfois aussi des plats qu’il mangeait sans difficulté. Santé publique France prévient les parents dans son guide sur la diversification : « Jusqu’à environ 2 ans, la plupart des enfants acceptent de nouveaux aliments même s’il faut parfois plusieurs essais pour qu’ils s’y habituent. Ensuite, et parfois pendant plusieurs années, beaucoup d’enfants deviennent plus « difficiles ». » [7]
Ce n’est pas un caprice. L’Anses parle d’une « phase normale du développement », avec une influence génétique suspectée [3]. Le refus se joue avant la bouchée : l’enfant juge d’abord sur l’aspect, et l’odeur sert de signal d’alerte. Les deux chercheuses y voient une prudence face à ce qui pourrait être inconnu, plus qu’une opposition [2]. Cette prudence a un coût : les enfants néophobes mangent moins de fruits, de légumes et de protéines, et davantage d’aliments « plaisir » [2].
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Au moins 8 présentations : ce que montre l’essai sur les légumes refusés
Le chiffre de 8 vient d’un essai publié en 2007 par une équipe du centre de recherche de Nestlé et de chercheurs français de Dijon, mené auprès de familles du sud de l’Allemagne [4]. Sur 70 mères de bébés en pleine diversification, 49 (70 %) ont désigné un légume que leur enfant refusait et qu’elles n’auraient plus proposé : l’artichaut le plus souvent, puis les petits pois, le chou-fleur, les haricots verts ou le potiron. Elles l’ont reproposé un jour sur deux pendant 16 jours, en alternant avec de la carotte, que les bébés aimaient. Les enfants avaient alors 7 mois environ.
La quantité mangée est passée de 39 g à la première présentation à 174 g à la huitième, soit environ 4,5 fois plus et presque autant que la carotte (186 g). Après 3 présentations, seuls 6 % des bébés mangeaient autant du légume refusé que de la carotte ; après 8, ils étaient 71 %. Les auteurs estiment que 84 % auraient rattrapé vers la onzième [4]. Leur conclusion tient en une phrase : quand un légume est refusé, il vaut la peine de persévérer pendant au moins huit repas. C’est le repère que retient l’Anses : « au moins huit expositions sont nécessaires pour qu’un aliment initialement rejeté soit accepté » [3].
Pour les parents, le point utile est là : l’essentiel du changement arrive entre la quatrième et la huitième fois. S’arrêter après deux ou trois grimaces revient souvent à renoncer juste avant que le légume passe. Au rythme du menu familial, un légume servi une fois par semaine met environ deux mois à atteindre ces huit présentations (calcul de la rédaction).

L’effet dure. Neuf mois plus tard, 63 % des enfants mangeaient et aimaient encore ce légume selon leur mère, et seulement 10 % le refusaient [4]. Le suivi des mêmes enfants, avec un second groupe recruté à Dijon, retrouve ce légume encore aimé et mangé par 79 % d’entre eux à 15 mois et 73 % à 3 ans, puis encore aimé par 57 % à 6 ans [5]. La néophobie est passée par là, sans tout effacer.
Après 2 ans, répéter marche moins bien
Ces 8 présentations ont été mesurées chez des bébés de 7 mois, avant l’âge de la méfiance. L’Anses le précise : répéter la présentation d’un aliment nouveau est efficace pendant les premiers mois de la diversification, mais « semble être moins efficace au fur et à mesure que l’enfant grandit » [3]. Il n’existe pas de chiffre équivalent pour un enfant de 4 ans.
Un essai européen mené auprès de 332 enfants de 4 à 38 mois, au Royaume-Uni, au Danemark et en France, montre ce qui change [6]. Chacun a reçu 5 à 10 fois une purée d’artichaut. 40 % en ont mangé un peu plus à chaque fois et 21 % finissaient leur assiette d’emblée, mais 16 % en mangeaient encore moins de 10 g à la cinquième présentation. Ces « non-mangeurs » étaient plus souvent les plus âgés et les plus difficiles à table. Pour eux, les auteurs jugent qu’il faut d’abord obtenir les premières bouchées par d’autres moyens.
Comment reproposer un aliment sans en faire un bras de fer
La revue de 2024 retient quatre leviers contre les réactions néophobes [2] :
- Familiariser sans faire goûter : regarder, toucher, sentir, cuisiner ou jardiner, sans demander de mettre en bouche.
- Multiplier les occasions de goûter, le moyen le plus simple : la simple exposition suffit déjà à augmenter l’envie d’y goûter.
- Varier tôt les goûts et les odeurs, dès la diversification.
- Montrer l’exemple : les parents d’abord, puis les autres enfants, que les petits imitent de plus en plus en grandissant.
Ce dernier levier donne leur sens aux ateliers en crèche ou sur les marchés : un enfant goûte plus volontiers ce que mangent les autres autour de lui. L’Anses note aussi qu’au début de la diversification, changer de légume chaque jour favorise l’acceptation des aliments nouveaux, davantage que le nombre de légumes proposés [3].
Santé publique France ajoute un conseil simple : varier la forme. « Un même légume n’a pas le même goût ni le même aspect en salade, en tarte ou dans un pot-au-feu. » Un refus en purée ne vaut donc pas refus en soupe ou en gratin, et l’aliment pourra revenir « la prochaine fois qu’il sera au menu familial, peut-être sous une autre forme » [7].


Forcer ou récompenser : deux réflexes qui font reculer l’enfant
La revue est nette : mettre la pression sur l’enfant ou lui promettre une récompense sont des stratégies contre-productives [2]. Elle associe aussi les styles éducatifs très permissifs ou très autoritaires à davantage de comportements néophobes, alors qu’un cadre souple, adapté et expliqué à l’enfant aurait plutôt un effet positif.
Le guide de Santé publique France traduit cela en gestes : ne pas forcer, reproposer quelques jours plus tard, et ne pas se laisser arrêter par une grimace. Pas de « encore une petite cuillère pour me faire plaisir », pas de dessert promis contre une assiette finie, et pas de compensation par un gros dessert ou un gros goûter quand l’enfant a refusé son plat [7]. Le partage des rôles est posé simplement : « C’est vous qui décidez de la composition du repas, pas votre enfant. » La quantité, elle, suit son appétit.

Reproposer un légume huit fois a enfin un coût concret : des assiettes à moitié pleines. La revue relève que des parents aux revenus modestes, pour limiter le gaspillage, achètent plutôt ce que leurs enfants aiment déjà, souvent des aliments riches en calories et pauvres en nutriments [2]. C’est là que la crèche, la cantine et les ateliers collectifs prennent le relais : ils offrent ces présentations répétées sans que chaque foyer en supporte seul la perte.
Sources et références
[1] franceinfo — Mieux manger dès le plus jeune âge, le défi d'un chef cuisinier, 26 octobre 2026
https://www.franceinfo.fr/sante/alimentation/mieux-manger-des-le-plus-jeune-age-le-defi-d-un-chef-cuisinier_8254354.html
[2] Cerin — Le point sur la néophobie alimentaire chez l'enfant, 27 octobre 2026, d'après Nicklaus S., Monnery-Patris S., Comment la néophobie alimentaire affecte-t-elle l'alimentation de l'enfant ? Origine, développement et conséquences pratiques pour les parents et les éducateurs, Cahiers de nutrition et de diététique, 2024
https://www.cerin.org/breves-scientifiques/le-point-sur-la-neophobie-alimentaire-chez-l-enfant/
https://doi.org/10.1016/j.cnd.2023.12.003
[3] Anses — Avis relatif à l'actualisation des repères alimentaires du PNNS pour les jeunes enfants (0-3 ans), saisine n°2017-SA-0145, février 2019 révisé en mai 2019
https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2017SA0145.pdf
[4] Maier A., Chabanet C., Schaal B., Issanchou S., Leathwood P. — Effects of repeated exposure on acceptance of initially disliked vegetables in 7-month old infants, Food Quality and Preference, 2007
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0950329307000523
[5] Maier-Nöth A., Schaal B., Leathwood P., Issanchou S. — The Lasting Influences of Early Food-Related Variety Experience: A Longitudinal Study of Vegetable Acceptance from 5 Months to 6 Years in Two Populations, PLoS One, 2016
https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0151356
[6] Caton S. J. et al. — Learning to Eat Vegetables in Early Life: The Role of Timing, Age and Individual Eating Traits, PLoS One, 2014
https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0097609
[7] Santé publique France, 1000 premiers jours — Le petit guide de la diversification alimentaire : Pas à pas, votre enfant mange comme un grand
https://www.1000-premiers-jours.fr/sites/default/files/2021-09/Brochure%20diversification%20alimentaire.pdf




