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La pharmacie remet 20 comprimés d’amoxicilline pour une otite qui n’en demande que 15, un reste que le Sénat veut réduire en changeant la taille des boîtes

La commission des affaires sociales du Sénat refuse d'obliger les pharmaciens à servir certains antibiotiques au comprimé près, comme le prévoit le budget de la Sécurité sociale 2027, et veut plutôt des boîtes adaptées par les laboratoires. Avec les boîtes d'amoxicilline vendues aujourd'hui, un adulte soigné selon les recommandations repart avec jusqu'à 7 comprimés de trop, selon nos calculs.

Relu par Antoine BOUQUET
Vidéo : pourquoi il reste des comprimés d’antibiotique au fond de la boîte, et ce que propose le Sénat. Images d’illustration.
Sommaire

La scène est familière : le traitement est terminé, et il reste des comprimés dans la plaquette. Ce reste ne vient pas d’un oubli. Il naît de l’écart entre la durée de traitement recommandée et le nombre de comprimés que le laboratoire a choisi de mettre dans chaque boîte. Le gouvernement et le Sénat veulent tous deux réduire cet écart pour les antibiotiques, mais par deux chemins opposés : ouvrir les boîtes au comptoir, ou changer les boîtes à l’usine. Pour mesurer ce qui est en jeu, nous avons rapproché les boîtes d’amoxicilline en vente et les traitements recommandés.

Antibiotiques à l’unité : ce que la commission du Sénat a décidé

L’article 28 du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2027 crée un statut propre aux antibiotiques. Il prévoit notamment qu’un arrêté des ministres de la Santé et de la Sécurité sociale « peut rendre obligatoire, pour certains médicaments antibiotiques […], la délivrance de ces médicaments à l’unité », c’est-à-dire au comprimé près. [3] L’Assemblée nationale ayant rejeté l’ensemble du texte le 23 octobre, c’est la version initiale du gouvernement que le Sénat examine. [2]

En ce moment

Le 4 novembre, la commission des affaires sociales du Sénat a présenté ses choix. Son rapporteur pour la branche maladie, le sénateur LR du Pas-de-Calais Jean-François Rapin, a été net : « Personne n’est d’accord sur ce dispositif, et en particulier les pharmaciens qui sont les premiers concernés. » La commission défendra plutôt une dispensation « coordonnée avec les habitudes de prescriptions, c’est-à-dire de demander aux industriels d’adapter leurs conditionnements aux habitudes de prescription d’antibiotiques ». [2] Selon l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), qui défendait cette voie, les sénateurs ont suivi un amendement supprimant l’obligation. [13][14] Le texte sera discuté en séance publique à partir du 9 novembre, pour un vote solennel le 18 novembre. [2]

Amoxicilline : combien de comprimés restent dans la boîte

L’amoxicilline est l’antibiotique le plus concerné : elle représente près d’une délivrance à l’unité sur deux. [4] Dans la base de données publique des médicaments, gérée par l’ANSM, l’amoxicilline 1 g en comprimés remboursée n’existe qu’en deux tailles de boîte, 6 et 14 comprimés, vendues 3,01 € et 5,11 €. [10] Or le code de la santé publique impose au pharmacien de délivrer le conditionnement le plus économique compatible avec l’ordonnance. [11] En appliquant cette règle aux traitements que recommande la Haute Autorité de santé (HAS) chez l’adulte, on obtient ceci : [5][6][7][8][9]

Geste de préparation d’unités sous blister dans un conditionnement protecteur.
Traitement recommandé (amoxicilline 1 g)À prendreRemisEn trop
Angine avec test rapide positif : 2 par jour, 6 jours12142
Otite moyenne aiguë purulente : 3 par jour, 5 jours15205
Pneumonie arrêtée à 5 jours : 3 par jour15205
Sinusite maxillaire aiguë : 3 par jour, 7 jours21287

Pour une otite ou une sinusite, un comprimé remis sur quatre n’a pas d’usage prévu, selon notre calcul. Le cas de la pneumonie est un peu à part : la HAS fixe 7 jours au maximum et autorise un arrêt à 5 jours, voire 3, si l’état du patient est stable. [9] Les comprimés restants dépendent alors aussi de cette décision médicale.

Infographie aux couleurs de Centre CLÉA sur les comprimés d'antibiotique remis en trop. Amoxicilline 1 g chez l'adulte, selon les schémas de la HAS et les boîtes de 6 et de 14 comprimés : angine, 2 par jour pendant 6 jours, 12 comprimés à prendre, 14 remis, 2 en trop ; otite moyenne aiguë purulente, 3 par jour pendant 5 jours, 15 à prendre, 20 remis (14 + 6), 5 en trop ; pneumonie arrêtée à 5 jours, 15 à prendre, 20 remis, 5 en trop ; sinusite maxillaire aiguë, 3 par jour pendant 7 jours, 21 à prendre, 28 remis (14 + 14), 7 en trop. Au plus juste avec des boîtes de 6, il en resterait 0 ou 3, mais pour 6,02 € au lieu de 5,11 €, 9,03 € au lieu de 8,12 € et 12,04 € au lieu de 10,22 €. En 2024, 1,1 % des antibiotiques ont été délivrés à l'unité, par 8 % des pharmacies, 1,6 % pour l'amoxicilline. Lors de l'essai de 2015 évalué par l'Inserm, 60 % des délivrances ne trouvaient pas de boîte au bon nombre de comprimés, et servir au comprimé près en retirait environ 10 %. Deux réponses en débat dans le budget de la Sécurité sociale 2027 : le gouvernement veut pouvoir rendre la délivrance à l'unité obligatoire par arrêté, la commission du Sénat veut demander aux industriels d'adapter les boîtes ; séance à partir du 9 novembre, vote le 18.
Avec les boîtes de 6 et de 14 comprimés d’amoxicilline 1 g, un traitement d’otite ou de sinusite recommandé chez l’adulte laisse 5 à 7 comprimés de trop ; servir au plus juste coûte plus cher. Infographie : Centre CLÉA.

Le détail le plus parlant est ailleurs : servir au plus juste avec des boîtes de 6 réduirait le reste, mais coûterait plus cher. Pour une otite, trois boîtes de 6 laisseraient 3 comprimés au lieu de 5, pour 9,03 € au lieu de 8,12 €. Pour une sinusite, quatre boîtes de 6 coûteraient 12,04 € contre 10,22 € pour deux boîtes de 14. La différence tient surtout à l’honoraire de dispensation, 1,02 € par boîte, compté dans chaque prix. [10] Le système de prix pousse donc vers la grande boîte, et c’est le tiroir de l’armoire à pharmacie qui absorbe l’écart.

Les antibiotiques ne sont pas les seuls concernés. La Cour des comptes cite la prednisolone, un corticoïde très prescrit : la boîte de 20 comprimés dosés à 20 mg fait 93 % des ventes, alors que les traitements les plus courants, de 3 à 5 jours, comptent en moyenne 8 à 13 comprimés. Entre 35 et 60 % de la boîte reste inutilisée. [4]

Pourquoi les boîtes ne suivent pas les durées de traitement

Le nombre de comprimés par boîte est fixé au lancement d’un médicament, souvent des décennies avant les recommandations actuelles. La Cour des comptes l’a constaté pour les antibiotiques : en 2023, la HAS a ramené de sept à cinq jours la durée de traitement de plusieurs infections bactériennes courantes, et aucun conditionnement n’a évolué en conséquence. [4] Les pouvoirs publics disposent pourtant de leviers, comme l’avis de la commission de la transparence de la HAS ou une pénalité pour conditionnement « manifestement inadapté ». [4]

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Sur une ligne de conditionnement pharmaceutique, des comprimés blancs tombent dans les alvéoles d'une plaquette pendant qu'une main gantée de bleu règle un guide, des boîtes blanches défilant sur un tapis à côté.
Le nombre de comprimés par boîte se décide sur les lignes de conditionnement des laboratoires : c’est là que la commission du Sénat veut agir, plutôt qu’au comptoir de la pharmacie.

La formule retenue par la commission mérite pourtant d’être lue de près. Adapter les boîtes aux « habitudes de prescription » n’est pas la même chose que les adapter aux recommandations. La Cour relève que les prescriptions d’antibiotiques sur cinq jours restent minoritaires face à celles de six et sept jours. [4] Des boîtes calquées sur les habitudes risqueraient de figer des traitements plus longs que nécessaire, alors que la réduction des durées est l’un des moyens de limiter l’antibiorésistance. À l’inverse, coller aux schémas de la HAS demanderait au moins trois tailles pour le seul comprimé d’amoxicilline 1 g : 12, 15 et 21 comprimés. Le Moniteur des pharmacies rappelle enfin le coût de cette voie : changer les boîtes suppose d’adapter des lignes de production, et de décider qui, des fabricants ou des pharmaciens, en supporte la charge. [1]

Délivrance à l’unité : une pratique déjà permise mais rare

Servir un antibiotique au comprimé près est autorisé depuis 2022, en application de la loi anti-gaspillage de 2020. [4] Le pharmacien prélève le nombre de comprimés prescrit, les place dans un nouvel emballage étiqueté avec le nom du médicament, la posologie, le numéro de lot et la date de péremption, et remet la notice. [12] Le détail de ce que ce changement d’emballage implique pour le patient figure dans notre article sur la position de l’USPO.

Facultative, la pratique reste marginale. En 2024, 1,1 % des délivrances d’antibiotiques autorisées se sont faites à l’unité, dans 8 % des pharmacies, soit 1 700 officines, à raison de deux délivrances par jour en moyenne. L’amoxicilline atteint 1,6 %, son taux le plus élevé, surtout pendant les pénuries. [4] L’expérimentation de 2015, menée dans 100 pharmacies et évaluée par l’Inserm, avait pourtant montré son intérêt :

  • dans 60 % des délivrances, aucune boîte ne correspondait à la quantité prescrite ;
  • servir au comprimé près a réduit d’environ 10 % le nombre de comprimés remis ;
  • les patients ont mieux suivi leur traitement, mais chaque délivrance demandait environ trois minutes de travail en plus au pharmacien. [4]

Le bilan financier reste modeste. Pour 2024, la Cour estime à environ 370 000 € les dépenses évitées par la délivrance à l’unité des antibiotiques, pour un coût de mise en œuvre de 400 000 à 700 000 € : pas d’économie nette pour l’Assurance maladie. [4] Le vrai gain se joue donc sur la quantité d’antibiotiques qui circule dans les foyers, plus que sur la facture.

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Ce qui changerait pour le patient à la pharmacie

Si l’obligation voulue par le gouvernement survivait à la navette parlementaire, un arrêté dresserait la liste des antibiotiques concernés. Pour ceux-là, le patient recevrait le nombre exact de comprimés dans un emballage préparé par la pharmacie, avec son étiquette et sa notice, au prix d’un peu d’attente au comptoir. [3][4][12] Si la voie du Sénat l’emporte, le geste ne change pas : une boîte scellée du laboratoire, mais à terme d’une taille plus proche du traitement, le temps que les industriels modifient leurs chaînes. [1][2]

D’ici là, rien ne change au comptoir : le texte doit encore être voté puis promulgué, et toute obligation passerait par un arrêté. La délivrance à l’unité reste possible aujourd’hui, à la discrétion du pharmacien, quand la forme du médicament le permet. [12] Quant aux comprimés restants, la Cour des comptes rappelle qu’ils nourrissent l’automédication ; [4] un antibiotique ne se reprend pas sans nouvel avis médical, et les restes se rapportent à la pharmacie.

Sources et références

[1] Le Moniteur des pharmacies — Antibiotiques : le Sénat préfère l'adaptation des boîtes à la dispensation à l'unité, 4 novembre 2026
https://www.lemoniteurdespharmacies.fr/profession/socio-professionnel/antibiotiques-le-senat-prefere-ladaptation-des-boites-a-la-dispensation-a-lunite

[2] Revue Pharma — PLFSS : les sénateurs rendent leur copie et suppriment la taxe groupement, 4 novembre 2026
https://www.revuepharma.fr/2026/11/plfss-les-senateurs-rendent-leur-copie-et-suppriment-la-taxe-groupement/

[3] Sénat — Projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2027, texte n° 138 (2026-2027) transmis le 2 novembre 2026, article 28
https://www.senat.fr/leg/pjl26-138.html

[4] Cour des comptes — La délivrance des médicaments à l'unité : une pratique à développer de manière sélective, communication à la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, novembre 2025
https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/300841.pdf

[5] Haute Autorité de santé — Choix et durées d'antibiothérapie préconisées dans les infections bactériennes courantes, synthèse mise à jour en décembre 2024
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3537539/fr/choix-et-durees-d-antibiotherapie-preconisees-dans-les-infections-bacteriennes-courantes-synthese

[6] Haute Autorité de santé — Choix et durées d'antibiothérapies : angine aiguë de l'adulte, mise à jour juillet 2024
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2016-11/v1-fm_rhino-angine_adulte_cd-171116.pdf

[7] Haute Autorité de santé — Choix et durées d'antibiothérapies : otite moyenne aiguë purulente de l'adulte, mise à jour juillet 2024
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2021-08/fiche_memo_oma_purulente_adulte_durees_antibiotherapies.pdf

[8] Haute Autorité de santé — Choix et durées d'antibiothérapies : sinusite de l'adulte
https://www.has-sante.fr/jcms/c_2722806/fr/sinusite-de-l-adulte

[9] Haute Autorité de santé — Choix et durées d'antibiothérapies : pneumonie aiguë communautaire de l'adulte en ambulatoire, décembre 2024
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2024-12/reco362_fiche_memo__durees_antibiotherapies_pac_adulte_mel_dec_2024.pdf

[10] ANSM — Base de données publique des médicaments, fichiers des spécialités et des présentations (amoxicilline 1 g, prednisolone 20 mg), téléchargés le 6 novembre 2026, calculs de la rédaction
https://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/telechargement

[11] Légifrance — Code de la santé publique, partie réglementaire, articles R5123-1 à D5123-4 (délivrance du conditionnement le plus économique)
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006072665/LEGISCTA000006178651/

[12] Assurance maladie — Dispensation à l'unité des médicaments, page datée du 14 octobre 2022
https://www.ameli.fr/pharmacien/exercice-professionnel/delivrance-produits-sante/regles-delivrance-prise-charge/dispensation-unite-medicaments

[13] USPO — Dispensation à l'unité : l'USPO s'y oppose avec fermeté, communiqué du 16 octobre 2026
https://uspo.fr/dispensation-a-lunite-luspo-sy-oppose-avec-fermete-et-regrette-que-cette-mesure-gadget-fasse-encore-lobjet-de-propositions-et-de-surencheres-de-certains-deputes/

[14] Pharma365 — Vaccination du voyageur, PLFSS, cyberattaques : l'USPO fait le point, 4 novembre 2026
https://www.pharma365.fr/je-m-informe/actualites-2/106615

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