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Vous attendez depuis des mois qu’on mette un nom sur vos douleurs de ventre ? Les anticorps de futurs malades de Crohn avaient changé 10 ans plus tôt

Dans le sang de futurs malades de Crohn, des anticorps contre le virus d'Epstein-Barr et contre des bactéries de l'intestin apparaissaient jusqu'à dix ans avant le diagnostic, selon une étude publiée dans la revue Gut. Aucun test n'en est encore tiré : en France, ce sont toujours les symptômes de cette maladie inflammatoire chronique de l'intestin qui lancent les examens, parfois après plus d'un an.

Relu par Antoine BOUQUET
Vidéo : des anticorps repérés dans le sang de futurs malades de Crohn jusqu’à 10 ans avant le diagnostic. Images d’illustration.
Sommaire

Le département de la Défense des États-Unis conserve depuis des années, dans une banque de sérums, des prises de sang de ses militaires en service. C’est dans ces congélateurs que l’équipe d’Arno Bourgonje, médecin et chercheur à l’école de médecine Icahn du Mount Sinai, à New York, et au centre médical universitaire de Groningue, aux Pays-Bas, est allée relire le passé de personnes devenues malades bien plus tard. L’idée est simple : si l’intestin s’enflamme des années avant les premières douleurs, le système immunitaire doit en garder une trace, et cette trace a peut-être été congelée [1].

« Les MICI ne se développent pas du jour au lendemain », résume Saurabh Mehandru, professeur de gastro-entérologie au Mount Sinai, qui a codirigé l’étude, dans le communiqué de son institution (traduction de la rédaction) [3]. La réponse que son équipe apporte change la façon de penser le début de la maladie de Crohn, sans changer encore la façon de la diagnostiquer.

Maladie de Crohn : ce que des prises de sang congelées montraient déjà dix ans avant

Les chercheurs ont retrouvé 500 militaires : 200 qui ont ensuite reçu un diagnostic de maladie de Crohn, 200 de rectocolite hémorragique (RCH), l’autre grande maladie inflammatoire chronique de l’intestin, et 100 témoins restés en bonne santé, de même âge et de même sexe. Pour chacun, quatre prélèvements étaient disponibles : environ dix ans, quatre ans et deux ans avant le diagnostic, puis peu après. Les malades avaient en moyenne 34 ans au moment du diagnostic, et le groupe Crohn ne comptait que 12,5 % de femmes [1].

En ce moment

Chaque sérum a été mis face à 357 000 petits fragments de protéines venant de bactéries de l’intestin, de virus, d’aliments et du corps humain. Quand un anticorps s’accroche à l’un d’eux, la technique, appelée PhIP-Seq, l’enregistre. On obtient une sorte d’inventaire de tout ce que le système immunitaire a appris à reconnaître, et c’est l’évolution de cet inventaire au fil des années que l’équipe a suivie. Le résumé publié dans la revue Gut en juillet 2026 décrit plusieurs signaux [1] :

  • dès dix ans avant le diagnostic, les futurs malades de Crohn portaient plus souvent des anticorps contre le virus d’Epstein-Barr, le virus de la mononucléose que la plupart des adultes ont croisé, et contre les flagellines, les protéines qui forment le « fouet » avec lequel certaines bactéries de l’intestin se déplacent ; ces réponses étaient plus marquées chez ceux qui auraient une forme compliquée ou une atteinte de l’iléon, la fin de l’intestin grêle ;
  • vers quatre ans avant, leur répertoire d’anticorps devenait plus changeant d’un prélèvement à l’autre, alors qu’il restait stable chez les témoins ;
  • jusqu’au diagnostic, les réponses contre des bactéries entourées d’une capsule, comme le pneumocoque, Haemophilus ou Neisseria, baissaient progressivement ;
  • la RCH suivait une autre trajectoire, avec des anticorps dirigés contre le corps lui-même, notamment contre une protéine appelée MADD.

Les anticorps contre les flagellines ne sont pas une découverte. Dans la même banque de sérums, une étude de 2016 avait déjà trouvé, chez 65 malades de Crohn sur 100, au moins un anticorps lié à la maladie dans le plus ancien prélèvement disponible, six ans en médiane avant le diagnostic, avec six anticorps recherchés [5]. Le changement d’échelle est ailleurs : passer de six cibles à des centaines de milliers fait apparaître des réponses qu’on ne cherchait pas, comme celles contre le virus d’Epstein-Barr. Les auteurs précisent eux-mêmes qu’ils décrivent des associations, sans pouvoir dire si ces virus ou ces bactéries déclenchent la maladie [1].

CRP élevée et cancer : interpréter le signal d’alarme
Une main gantée et givrée sort d'un congélateur de laboratoire une grille métallique couverte de givre, remplie de petits tubes fermés contenant un sérum couleur ambre, dans un nuage de vapeur froide.
Des tubes de sérum conservés au grand froid : c’est en relisant des prélèvements congelés pendant des années que les chercheurs ont repéré les anticorps des futurs malades de Crohn. Image d’illustration.

Un score de 0,90 qui ne fait pas encore un test de dépistage

Au congrès européen de gastro-entérologie (UEG Week), le 19 octobre à Barcelone, l’équipe a présenté l’étape suivante : un modèle d’apprentissage automatique qui combine ces signatures. Il a distingué les futurs malades de Crohn des témoins avec une aire sous la courbe (AUC) de 0,90, et ceux de RCH avec 0,84, jusqu’à dix ans avant le diagnostic [2]. Ce score va de 0,5, le hasard, à 1, la perfection. À 0,90, si l’on prend au hasard un futur malade et un témoin, le modèle classe le futur malade au-dessus environ 9 fois sur 10.

Ce chiffre a été obtenu dans un échantillon construit pour la recherche, avec deux futurs malades de Crohn pour un témoin. Dans la vraie vie, la maladie est rare : même un test qui se trompe peu désignerait, dans la population générale, bien plus de personnes en bonne santé que de futurs malades. Le modèle n’a pas non plus été vérifié dans une autre population, parce qu’aucune cohorte comparable n’existe encore, et les participants étaient à plus de 85 % des hommes, militaires et jeunes, ce qui laisse de côté les formes qui commencent tard [1]. « La priorité est maintenant de valider ces signatures dans des populations indépendantes, plus diverses et suivies dans le temps », indique Arno Bourgonje dans le communiqué du congrès (traduction de la rédaction) [2].

La « prise de sang » des titres n’a rien à voir avec un bilan prescrit en ville. En Israël, une équipe a passé au crible 84 examens sanguins de routine réalisés chez 8 630 malades de Crohn dans les années précédant leur diagnostic : son modèle n’atteignait qu’une AUC de 0,70 un an avant et de 0,61 sept ans avant [6]. Les deux études ne portent pas sur les mêmes populations, mais l’écart rappelle que le signal précoce repéré au Mount Sinai tient au détail des anticorps, qu’aucun bilan courant ne mesure.

La piste la plus utile pour les malades concerne peut-être les formes graves. Sur les 200 futurs malades de Crohn, 56, soit 28 %, avaient au diagnostic une forme compliquée : rétrécissement de l’intestin, fistule ou chirurgie [1]. Leur profil d’anticorps les distinguait des autres jusqu’à dix ans avant, avec une AUC de 0,85 [2]. « Il est fascinant de voir que la forme compliquée au diagnostic est associée à un profil d’anticorps distinct des années avant les premiers symptômes, et qu’elle n’est pas simplement la conséquence d’une évolution après le diagnostic », souligne Arno Bourgonje (traduction de la rédaction) [2]. Si cela se confirme, un tel profil pourrait aider à repérer, dès le diagnostic, les patients qui ont intérêt à un traitement plus intensif.

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En France, 329 290 malades suivis et un diagnostic qui prend souvent des mois

Selon nos calculs à partir de la cartographie des pathologies de l’Assurance maladie, 329 290 personnes étaient prises en charge pour une maladie inflammatoire chronique de l’intestin, Crohn ou RCH, en 2024, soit 0,49 % de la population, environ une personne sur 205. Cette part était de 0,38 % en 2015 [7]. Les femmes sont un peu plus nombreuses (174 070 contre 155 220 hommes), et trois malades sur dix ont moins de 40 ans. La maladie de Crohn est le plus souvent découverte entre 15 et 30 ans, rappelle l’afa Crohn RCH France [12].

Infographie aux couleurs de Centre CLÉA sur la maladie de Crohn. Frise de l'étude publiée dans Gut : 200 futurs malades de Crohn, 200 de rectocolite hémorragique et 100 témoins, quatre prélèvements chacun. Environ 10 ans avant le diagnostic, les anticorps contre le virus d'Epstein-Barr et contre les flagellines de bactéries intestinales sont déjà plus fréquents chez les futurs malades de Crohn ; vers 4 ans avant, leur répertoire d'anticorps devient plus changeant ; vers 2 ans avant, les réponses à certaines bactéries comme le pneumocoque et Haemophilus continuent de baisser ; le diagnostic tombe en moyenne vers 34 ans dans cette cohorte de militaires. Score du modèle présenté au congrès UEG 2026 : 0,90, il désigne le futur malade face à un témoin environ 9 fois sur 10 dès 10 ans avant, mais ce n'est pas encore un test de laboratoire. Part de la population suivie par l'Assurance maladie pour une maladie de Crohn ou une rectocolite hémorragique : 0,38 % en 2015, 0,41 % en 2019, 0,49 % en 2024, soit 329 290 personnes en 2024, environ 1 sur 205. Du premier symptôme au diagnostic : 5 mois de délai médian dans une cohorte française de 497 malades de Crohn ; un sur quatre attend plus de 13 mois, avec une chirurgie plus précoce ; 13 patients sur 15 interrogés par l'afa Crohn RCH France parlent d'errance diagnostique.
Les anticorps des futurs malades de Crohn changent dès dix ans avant le diagnostic, alors qu’en France, 329 290 personnes vivent avec une MICI et que le délai médian entre premiers symptômes et diagnostic de Crohn atteint 5 mois. Infographie : Centre CLÉA.

Combien de temps faut-il, ici, entre les premiers symptômes et le nom de la maladie ? Les chiffres français publiés sont rares et déjà anciens. Dans une cohorte de 497 malades de Crohn suivis dans trois centres de référence, le délai médian était de 5 mois : la moitié des patients avaient attendu entre 2 et 13 mois [9]. Le quart qui avait attendu plus de 13 mois a subi plus tôt que les autres une première chirurgie lourde de l’intestin, un écart à la limite de la significativité statistique. Une étude précédente de la même équipe, sur 364 patients, n’avait trouvé aucune caractéristique, ni l’âge, ni le sexe, ni la précarité sociale, qui explique ces longs délais [8].

Derrière la médiane, l’afa Crohn RCH France a fait raconter leur parcours à 15 patients en 2025. Treize ont évoqué d’eux-mêmes une errance diagnostique, vécue comme longue et problématique par deux tiers des patients ; huit disent ne pas avoir été crus, et l’étude relève 7 diagnostics initiaux erronés. Seuls deux s’étaient inquiétés dès les premiers symptômes [10]. Sang dans les selles, douleurs, fatigue et diarrhées ont souvent été mis sur le compte d’hémorroïdes, du stress ou d’une gastro-entérite, par les patients comme par les médecins consultés. « Je me disais : « C’est dans ma tête » », raconte l’un d’eux [10].

Les signes de la maladie de Crohn qui justifient d’en parler à son médecin

Tant qu’aucun test d’anticorps n’est validé, ce sont les symptômes qui lancent la recherche. Ils dépendent de la partie du tube digestif touchée, de la bouche à l’anus, mais l’afa Crohn RCH France décrit les plus fréquents [11] :

  • des douleurs abdominales et une diarrhée, avec ou sans sang ;
  • une atteinte de la région de l’anus : fissure, fistule ou abcès ;
  • une altération de l’état général pendant les poussées : fatigue, manque d’appétit, amaigrissement, fièvre ;
  • parfois des signes hors de l’intestin : douleurs des articulations (genoux, chevilles, poignets, hanches), atteintes de la peau ou des yeux.

Aucun examen ne pose seul le diagnostic. Le médecin prescrit d’abord une prise de sang qui cherche une inflammation, comme une CRP élevée, une anémie ou certains anticorps comme les ASCA, et un dosage de la calprotectine dans les selles, qui reflète l’inflammation de la paroi de l’intestin. L’imagerie (échographie, scanner ou IRM de l’intestin) et une coloscopie avec biopsies précisent ensuite l’aspect et l’étendue des lésions [12].

Pris isolément, un ventre gonflé ou une diarrhée de quelques jours ont bien des causes banales. C’est quand ces troubles durent, reviennent, ou s’accompagnent de sang, d’amaigrissement, de fièvre ou d’une lésion de l’anus qu’il faut retourner voir son médecin en le disant clairement. Chez les plus jeunes, la perte de poids alerte souvent les parents avant l’adolescent lui-même, note l’afa [10]. Dans les récits recueillis par l’association, ce sont précisément ces symptômes banalisés qui ont allongé l’attente.

Un homme dans une cuisine lumineuse, une main sur le ventre, l’air gêné, devant un comptoir où sont posés un bocal de chou fermenté, un bol de yaourt, une bouteille de kéfir, des lentilles, des bananes et un kiwi coupé.

Pour transformer les signatures du Mount Sinai en examen, Arno Bourgonje fixe lui-même la feuille de route : mesurer ce qu’elles apportent en plus de la génétique, des signes cliniques et des autres marqueurs sanguins, en tirer un test ciblé, reproductible et abordable, puis démontrer qu’utiliser ce test améliore réellement le devenir des malades [2]. Repérer un risque dix ans à l’avance n’a d’intérêt que si l’on peut ensuite proposer quelque chose à ceux qu’il désigne.

Sources et références

[1] Bourgonje AR, Innocenti G, Livanos AE et al. — Deciphering the prodrome of inflammatory bowel disease up to 10 years before disease onset by massively parallel serology, Gut, juillet 2026
https://gut.bmj.com/content/early/2026/07/23/gutjnl-2025-337762

[2] United European Gastroenterology (UEG) — Immune changes could signal inflammatory bowel disease up to 10 years before diagnosis, communiqué, 19 octobre 2026
https://ueg.eu/a/391

[3] Mount Sinai — Mount Sinai Study Detects Immune Changes Up to 10 Years Before Inflammatory Bowel Disease Is Diagnosed, communiqué, juillet 2026
https://www.mountsinai.org/about/newsroom/2026/mount-sinai-study-detects-immune-changes-up-to-10-years-before-inflammatory-bowel-disease-is-diagnosed

[4] Le Progrès — Maladie de Crohn : le système immunitaire donne l'alerte 10 ans avant le diagnostic, 5 novembre 2026
https://www.leprogres.fr/magazine-sante/2026/11/05/maladie-de-crohn-le-systeme-immunitaire-donne-l-alerte-10-ans-avant-le-diagnostic

[5] Choung RS, Princen F, Stockfisch TP et al. — Serologic microbial associated markers can predict Crohn's disease behaviour years before disease diagnosis, Alimentary Pharmacology & Therapeutics, 2016
https://doi.org/10.1111/apt.13641

[6] Lev-Tzion R, Dolev AS, Yuval Bar-Asher S et al. — Machine learning for predicting Crohn's disease from routine blood tests years before diagnosis: results from the epi-IIRN cohort, Journal of Crohn's and Colitis, 2025
https://doi.org/10.1093/ecco-jcc/jjaf143

[7] Assurance maladie — Effectifs de patients par pathologie, cartographie des pathologies 2015-2024, maladies inflammatoires chroniques intestinales, calculs de la rédaction
https://data.ameli.fr/explore/dataset/effectifs/

[8] Nahon S, Lahmek P, Lesgourgues B et al. — Diagnostic delay in a French cohort of Crohn's disease patients, Journal of Crohn's and Colitis, 2014
https://doi.org/10.1016/j.crohns.2014.01.023

[9] Nahon S, Lahmek P, Paupard T et al. — Diagnostic Delay Is Associated with a Greater Risk of Early Surgery in a French Cohort of Crohn's Disease Patients, Digestive Diseases and Sciences, 2016
https://doi.org/10.1007/s10620-016-4189-z

[10] afa Crohn RCH France — Vécu du parcours de soins et de la prise en charge des patients atteints de MICI, étude qualitative, octobre 2025
https://www.observatoire-crohn-rch.fr/wp-content/uploads/2026/01/Rapport-etude-parcours-patient-.pdf

[11] afa Crohn RCH France — Quels sont les symptômes de la maladie de Crohn ?
https://www.afa.asso.fr/maladie-inflammatoire-chronique-de-linstestin/comprendre-la-maladie/maladie-de-crohn/symptomes-maladie-crohn

[12] afa Crohn RCH France — L'essentiel : la maladie de Crohn, fiche n° 1
https://www.afa.asso.fr/wp-content/uploads/2020/03/01-Lessentiel-Maladie-de-Crohn.pdf

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