Selon les titres, l’année 2025 aurait fait 1 331 morts au travail, ou 783. Les deux chiffres viennent du même document : le rapport annuel de l’Assurance Maladie – Risques professionnels, la branche de la Sécurité sociale qui indemnise les accidents du travail et les maladies professionnelles, dont les chiffres clés ont été dévoilés le 13 octobre [1][2]. Ils ne comptent pas la même chose. Et le détail du rapport montre une réalité éloignée des images de chutes ou de machines : sur les 783 accidents du travail mortels, 481 sont des malaises, le plus souvent cardiaques.
1 331 ou 783 morts au travail : ce que compte chaque chiffre
Le total de 1 331 décès reconnus en 2025, 34 de plus qu’en 2024, additionne trois types de sinistres [1][2]. Le plus important, celui que retiennent les titres sur le « record », regroupe les 783 décès par accident du travail, survenus sur le lieu ou à l’occasion du travail : 19 de plus qu’en 2024, qui détenait déjà le précédent record [1]. S’y ajoutent 344 décès lors d’un accident de trajet entre le domicile et le lieu de travail, dont 261 sur la route, et 204 décès liés à une maladie professionnelle [1].
| Type de sinistre | Décès en 2025 | Écart avec 2024 | Part du total |
|---|---|---|---|
| Accidents du travail | 783 | +19 | 59 % |
| Accidents de trajet | 344 | +26 | 26 % |
| Maladies professionnelles | 204 | −11 | 15 % |
| Total | 1 331 | +34 | 100 % |
Aucun de ces deux chiffres ne couvre l’ensemble des morts liées au travail en France. Ils portent sur les salariés du régime général, soit 20,9 millions de personnes : les fonctionnaires, les salariés agricoles, qui relèvent de la Mutualité sociale agricole, et les indépendants n’y figurent pas [1][2]. Le rapport ne retient en outre que les décès reconnus et survenus avant la « consolidation », c’est-à-dire avant que l’état de la victime soit stabilisé et qu’un taux d’incapacité soit fixé ; ils sont comptés l’année où la caisse verse le capital décès [1]. Une personne qui meurt des suites d’une maladie professionnelle après avoir obtenu une rente n’entre pas dans ce total.
En ce moment
Accidents du travail mortels : plus de 6 sur 10 sont des malaises
Le tableau du rapport qui détaille les 783 décès par accident du travail bouscule l’image habituelle [1]. Les accidents dont la cause professionnelle est identifiée, comme une chute, une manutention ou une machine, ne représentent que 186 décès, soit 24 %. Les accidents de la route en service en comptent 88, et les suicides 49. Le premier poste, de loin, ce sont les malaises : 457 sur le lieu de travail, plus 24 au volant, soit 481 décès et 61 % du total (calcul de la rédaction). Rapporté aux 1 331 décès de l’année, cela fait plus d’un décès lié au travail sur trois (36 %).
Pourquoi un malaise compte-t-il comme un accident du travail ? Le Code de la sécurité sociale considère comme tel, « quelle qu’en soit la cause », l’accident survenu par le fait ou à l’occasion du travail [3]. Un malaise mortel survenu pendant le temps et sur le lieu de travail est donc présumé lié au travail, sauf preuve d’une cause totalement étrangère. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), financé par la branche risques professionnels, définit ces malaises mortels comme des décès survenus au travail sans cause externe identifiée : ni chute, ni choc, ni intoxication, ni électrocution [5].
Leur poids ne recule pas. Les malaises mortels hors route sont passés de 361 en 2021 à 457 en 2025, soit +27 % en quatre ans, quand l’ensemble des accidents du travail mortels progressait de 21 % (calcul de la rédaction) [1]. Ils pèsent chaque année entre 56 % et 59 % des décès par accident du travail, hors malaises au volant.

Malaises mortels au travail : surtout des infarctus, chez des hommes d’une cinquantaine d’années
Pour savoir ce que recouvrent ces malaises, l’INRS a lu les récits d’accidents de la base Epicea, alimentée par les caisses régionales de l’Assurance Maladie. Sa dernière étude, publiée en juin 2026, porte sur les malaises mortels survenus entre septembre 2023 et février 2025 [4]. Son constat : dans plus de 8 cas sur 10, il s’agit de morts subites d’origine cardiaque, dont le mécanisme principal est l’infarctus du myocarde, l’obstruction d’une artère qui nourrit le cœur [4]. Une première étude, sur la période 2012-2022, arrivait à la même conclusion [5]. C’est une analyse de récits, pas un décompte exhaustif des 481 décès, mais le profil qui s’en dégage est net [4] :
- 88 % d’hommes, d’un âge médian de 53 ans ;
- les conducteurs de poids lourds en tête (15 % des cas), devant les cadres et directeurs (8 %), les agents d’entretien et les ouvriers qualifiés du bâtiment (3 % chacun) ;
- une activité décrite comme habituelle dans 83 % des cas ;
- une victime seule au moment du malaise dans 73 % des cas, sans être pour autant un travailleur isolé.
Les récits pointent aussi des facteurs de risque liés au poste : efforts physiques et manutention, horaires de nuit ou décalés, travail au froid ou à la chaleur, stress, longues périodes assis [4][5]. Le chauffeur routier les cumule, souligne la Dr Anne Bourdieu, médecin à l’INRS et coautrice de l’étude : horaires atypiques, charge de travail importante, contraintes horaires, manutention et longues périodes assis au volant [6].
Le temps joue contre les victimes. Dans 80 % des cas, la mort survient sur le lieu de travail malgré l’intervention des secours, et « moins d’une heure s’écoule généralement entre les premiers symptômes et le décès », indique la Dr Bourdieu [6]. Surtout, des signes étaient souvent là avant : « Dans de nombreux récits d’accidents, les victimes ont en effet présenté des signes, dans les heures ou jours précédant le malaise, comme une douleur à la poitrine », qu’elles ont ignorés, relève-t-elle [4].

Infarctus, AVC : les signes qui doivent faire appeler le 15, même au travail
Ces signes sont les mêmes au bureau, sur un chantier ou dans une cabine de camion. Selon la Fédération française de cardiologie, ce qui justifie un appel au 15, c’est surtout [7] :
- une douleur brutale et inhabituelle dans la poitrine, qui ne passe pas au bout de 20 à 30 minutes ;
- une douleur qui peut s’étendre vers la mâchoire, l’épaule ou le bras gauche, ou dans le dos ;
- une difficulté à respirer au repos.
Ces signes valent aussi pour les femmes : neuf fois sur dix, l’infarctus se manifeste chez elles par une douleur dans la poitrine, mais elle est plus souvent minimisée ou attribuée à autre chose, relève la Fédération [7]. Pour l’accident vasculaire cérébral (AVC), l’alerte est l’apparition brutale d’une perte de force ou d’un engourdissement d’un bras, d’une jambe ou d’un côté du visage, d’une bouche déformée, ou d’une difficulté à parler ou à comprendre [7].
Les récits de l’INRS montrent un piège propre au travail : la victime dit simplement qu’elle ne se sent pas bien et part se reposer seule. L’institut recommande qu’un collègue, idéalement sauveteur secouriste du travail, l’accompagne systématiquement, et que le Samu soit appelé même quand la situation paraît peu grave [6]. En cas d’arrêt cardiaque, savoir alerter, pratiquer un massage cardiaque et utiliser un défibrillateur automatisé externe « augmente considérablement les chances de survie », souligne la Dr Bourdieu [4].
Visite de mi-carrière : un rendez-vous pour faire le point sur son cœur
Côté prévention, l’INRS met en avant trois leviers : réduire les facteurs de risque cardiovasculaire liés au poste, former davantage de sauveteurs secouristes et équiper les travailleurs isolés de dispositifs d’alerte, et mieux suivre la santé de chaque salarié [4][6]. Sur ce dernier point, la visite de mi-carrière avec le service de santé au travail paraît « stratégique » : « Il faut une dizaine d’années pour que se constituent des lésions cardiovasculaires », explique la Dr Bourdieu. Cette visite peut servir à évaluer le risque du salarié, par exemple avec un électrocardiogramme, et à l’informer des symptômes qui doivent l’alerter [6].

Le bilan évoqué par l’INRS porte à la fois sur les facteurs de risque professionnels et sur les facteurs personnels [4]. Ces derniers sont bien connus : hypertension, cholestérol élevé, diabète, tabac, sédentarité, qui s’accumulent avec les années [7]. Certains ne se ressentent pas, comme un cholestérol élevé d’origine familiale, et ne se découvrent que par un bilan.
Sources et références
[1] Assurance Maladie – Risques professionnels — Rapport annuel 2025 (sinistralité, prestations et équilibre financier de la branche AT/MP), octobre 2026, p. 3, 13, 19-20, 34-35 et 46
https://www.assurance-maladie.ameli.fr/sites/default/files/rapport_annuel_2025_de_lassurance_maladie_-_risques_professionnels_octobre_2026.pdf
[2] Assurance Maladie — Risques professionnels : les principaux chiffres de la branche AT/MP en 2025, communiqué de presse, 13 octobre 2026
https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2026-10-13-cp-sinistralite-2025
[3] Légifrance — Code de la sécurité sociale, article L411-1
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006742977/1985-12-21
[4] INRS — Malaises mortels au travail, communiqué de presse, 4 juin 2026
https://www.inrs.fr/header/presse/cp-malaises-mortels-au-travail.html
[5] INRS — Une étude de l'INRS pour mieux comprendre les malaises mortels au travail, communiqué de presse, 17 décembre 2024
https://www.inrs.fr/header/presse/cp-etude-inrs-malaises-mortels-travail.html
[6] Santé & Travail — Malaises mortels au travail : les profils des victimes confirmés
https://www.sante-et-travail.fr/malaises-mortels-travail-profils-victimes-confirmes
[7] Fédération française de cardiologie — Prenons de l'avance (symptômes de l'infarctus et de l'AVC, facteurs de risque)
https://www.fedecardio.org/prenonsdelavance/







