Samedi 24 octobre, au congrès de la Société européenne d’oncologie médicale (ESMO) à Madrid, l’oncologue américain Jacob Sands (Dana-Farber Cancer Institute, Boston) a présenté les résultats de l’essai DeLLphi-305, publiés le même jour dans le New England Journal of Medicine [1][4]. Chez des patients atteints d’un cancer du poumon à petites cellules à un stade étendu, ajouter une nouvelle immunothérapie, le tarlatamab (Imdylltra en Europe, Imdelltra aux États-Unis, laboratoire Amgen), au durvalumab (Imfinzi, AstraZeneca) a porté la survie médiane à 21,1 mois, contre 12,7 mois avec le durvalumab seul [4][5]. Le risque de décès a baissé de 58 % sur la période suivie.
Le chiffre a fait le tour des médias. Il dit pourtant peu de choses à un malade ou à ses proches. Ce traitement ne s’adresse pas à toutes les personnes atteintes de ce cancer, mais à un moment précis du parcours : le traitement d’entretien, après une première chimio-immunothérapie qui a freiné la maladie. Combien de patients sont concernés en France, que représente le gain en mois, et peut-on déjà en bénéficier ici ? Les données publiques permettent de répondre.
Cancer du poumon à petites cellules : l’essai DeLLphi-305 a testé un traitement « d’entretien »
Le cancer du poumon à petites cellules représente environ 15 % des cancers du poumon [8][9]. C’est la forme la plus agressive. Elle touche surtout des fumeurs ou d’anciens fumeurs et se diagnostique le plus souvent quand elle s’est déjà étendue : environ 70 % des patients sont pris en charge à un stade « étendu », avec des métastases à distance, selon la Haute Autorité de santé (HAS) [7]. « On parvient à en guérir les formes localisées, mais au stade étendu, la maladie évolue très rapidement », résume Benjamin Besse, directeur adjoint de la recherche clinique de l’Institut Gustave-Roussy, cité par Le Monde [2].
À ce stade, le traitement de départ associe en France une chimiothérapie à base de platine et d’étoposide à une immunothérapie, comme le durvalumab, que la HAS a jugé utile de rembourser dans cette situation [7][12]. Après quatre cures, les patients dont la maladie a reculé ou s’est stabilisée poursuivent l’immunothérapie seule : c’est l’entretien. La rechute arrive souvent vite. La HAS note que la majorité des malades progressent dans les six mois suivant cette première ligne [7].
En ce moment
L’essai DeLLphi-305 a recruté 563 patients dans 29 pays, tous à ce moment charnière : maladie étendue, sans progression après quatre cures de chimiothérapie, dont au moins trois avec le durvalumab [4][6]. Tirés au sort, la moitié a reçu le durvalumab seul, l’autre moitié le durvalumab plus le tarlatamab, une perfusion toutes les deux semaines après une montée de dose progressive [4][6]. « L’idée ce n’est pas d’attendre que ça aille mal, que le premier traitement soit en échec », explique l’oncologue thoracique Nicolas Girard (Institut Curie) sur franceinfo [3].
Le tarlatamab n’agit pas comme les immunothérapies classiques, qui lèvent un frein du système immunitaire. C’est un anticorps bispécifique : une de ses branches s’accroche à une protéine, DLL3, présente à la surface de la plupart des cellules de ce cancer et rare sur les cellules saines ; l’autre attrape un lymphocyte T, globule blanc capable de tuer. Le médicament rapproche les deux et déclenche l’attaque [8][10]. D’autres voies d’immunothérapie sont à l’essai contre le cancer du poumon, comme le vaccin UCPVax testé à Besançon, avec des résultats encore préliminaires.


Plus de 8 mois de survie médiane : ce que recouvre le « 58 % »
Le « 58 % » est une baisse relative du risque de décès sur la durée du suivi, environ 16 mois en médiane [4][5]. En valeurs concrètes, les résultats présentés à Madrid donnent ceci [4][5][6] :
| Mesure | Durvalumab seul | Durvalumab + tarlatamab |
|---|---|---|
| Survie médiane | 12,7 mois | 21,1 mois |
| En vie à 6 mois | 74,6 % | 91,5 % |
| En vie à 12 mois | 53 % | 79 % |
| Sans aggravation, médiane | 1,9 mois | 7,4 mois |
La survie médiane gagne donc 8,4 mois. Autre façon de le dire : au bout d’un an, 79 patients sur 100 étaient en vie avec l’association, contre 53 sur 100 avec le durvalumab seul, soit 26 de plus sur 100 (calcul de la rédaction). La durée sans aggravation de la maladie, elle, est quasiment multipliée par quatre. Le bénéfice se retrouvait chez les patients qui avaient des métastases au cerveau, environ un sur cinq dans l’essai, ou au foie [4][5].
Un détail compte pour lire ces chiffres : la survie est comptée à partir du début de l’entretien, pas du diagnostic. Elle ne s’additionne pas aux mois de chimiothérapie déjà passés, et elle ne se compare pas directement aux autres études qui comptent depuis le premier traitement [6]. Il s’agit aussi d’une analyse intermédiaire, prévue au protocole et menée en ouvert (patients et médecins savaient quel traitement était reçu). Jacob Sands y voit un « nouveau standard de traitement » d’entretien (traduction de la rédaction) [4][5].

Qui en bénéficierait en France : au plus 3 000 patients par an
En 2023, 52 777 cancers du poumon ont été diagnostiqués en France métropolitaine, selon l’Institut national du cancer (INCa) et Santé publique France [8]. Avec environ 15 % de formes à petites cellules, cela fait près de 7 900 nouveaux cas par an, dont environ 70 %, soit quelque 5 500, à un stade étendu : ce sont les estimations retenues par la HAS dans son avis de juin 2026 [7].
Tous n’arrivent pas jusqu’à l’entretien. Certains sont trop affaiblis pour recevoir la chimio-immunothérapie, d’autres voient leur cancer progresser dès les premières cures. Aucun chiffre français ne mesure cette étape. Dans une grande base de données américaine présentée au congrès de cancérologie de Chicago (ASCO) en 2026, 1 122 des 2 063 patients traités par chimio-immunothérapie, soit 54 %, ont reçu ensuite l’immunothérapie d’entretien [11]. Appliquée, de façon généreuse, aux 5 500 cas de stade étendu, cette proportion donne environ 3 000 patients par an au maximum (calcul de la rédaction). Le nombre réel est sans doute inférieur, puisque tous les malades ne commencent pas ce traitement.
Cette sélection explique aussi une partie des bons résultats. Les patients de l’essai avaient déjà montré que leur maladie répondait au traitement, et 85 % avaient vu leur tumeur diminuer pendant la chimio-immunothérapie [6]. Dans la même base américaine, la survie médiane après le début de la chimio-immunothérapie était d’environ 8,7 mois, contre 12 à 13 mois dans les essais qui ont fait autoriser ces traitements : les auteurs y voient l’effet d’essais qui retiennent des malades plus sélectionnés que ceux vus en consultation [11].
Le tarlatamab en France : autorisé après une rechute, pas encore en entretien
Le tarlatamab n’est pas un médicament inconnu des autorités. Il a reçu une autorisation européenne le 29 mai 2026, mais pour une autre situation : seul, chez les patients dont le cancer du poumon à petites cellules étendu a progressé pendant ou après une chimiothérapie à base de platine [7][10]. Cette autorisation reposait sur un autre essai, DeLLphi-304, où il a porté la survie médiane à 13,6 mois contre 8,3 mois avec une chimiothérapie classique [10].
En France, la HAS lui a accordé le 18 juin 2026 une autorisation d’accès précoce, qui permet sa prise en charge avant le remboursement définitif. Elle est limitée aux patients en rechute qui ne peuvent pas reprendre une chimiothérapie à base de platine, et le médicament reste réservé à l’hôpital, prescrit par des cancérologues [7]. L’usage testé dans DeLLphi-305, en entretien avec le durvalumab, ne fait partie d’aucune autorisation à ce jour : il devra d’abord être évalué par l’Agence européenne du médicament, puis par la HAS pour le remboursement [7][10]. D’ici là, il n’est accessible que dans le cadre d’essais cliniques.
Fièvre, chute de tension : l’effet indésirable qui impose une surveillance à l’hôpital
Le principal effet indésirable du tarlatamab est le syndrome de relargage des cytokines : en activant fortement les globules blancs, le traitement libère des substances inflammatoires qui peuvent provoquer fièvre, baisse de tension ou gêne respiratoire [10]. Dans DeLLphi-305, il est survenu chez la moitié des patients sous l’association (49,6 %), presque toujours sous une forme légère ou modérée, avec un seul cas sévère [5]. Une atteinte neurologique de même origine, qui peut entraîner confusion ou troubles de la parole, a touché 1,1 % des patients [5].
Au total, les effets indésirables sévères liés au traitement ont concerné 20,9 % des patients sous l’association, contre 10,8 % sous durvalumab seul, et 3,2 % ont dû arrêter le tarlatamab pour cette raison [4][5]. C’est pourquoi les premières perfusions se font avec une surveillance à l’hôpital et que l’Agence européenne prévoit une carte patient décrivant les signes qui doivent faire consulter en urgence [7][10].
Reste une question que l’essai ne tranche pas. Il a comparé le tarlatamab au durvalumab seul, pas à l’autre stratégie d’entretien renforcé testée récemment, l’association de la lurbinectédine à l’immunothérapie atézolizumab : l’étude avait commencé avant que cette option n’émerge, comme le reconnaissent ses auteurs [6]. Pour choisir entre ces deux voies, les cancérologues devront comparer efficacité, effets indésirables et contraintes de surveillance, faute d’essai les opposant directement.
Sources et références
[1] Pérol M., Yoshida T., Ahn M.-J. et al. — Tarlatamab–Durvalumab Maintenance for Extensive-Stage Small-Cell Lung Cancer, New England Journal of Medicine, 24 octobre 2026
https://www.nejm.org/doi/10.1056/NEJMoa2609482
[2] Le Monde — Cancers du poumon à petites cellules : une nouvelle immunothérapie permet un gain de survie « jamais vu », 26 octobre 2026
https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/10/26/cancers-du-poumon-a-petites-cellules-une-nouvelle-immunotherapie-permet-un-gain-de-survie-jamais-vu_6800675_1650684.html
[3] franceinfo — Deux nouveaux traitements contre le cancer du poumon améliorent les chances de survie des patients, octobre 2026
https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/les-documents-franceinfo/deux-nouveaux-traitements-contre-le-cancer-du-poumon-ameliorent-les-chances-de-survie-des-patients-2016708
[4] Targeted Oncology — Key Takeaways From DeLLphi-305 at ESMO 2026 (présentation de Jacob Sands, abstract LBA3)
https://www.targetedonc.com/view/key-takeaways-from-dellphi-305-at-esmo-2026
[5] Cancer Therapy Advisor, Vicki Moore — DeLLphi-305: Adding Tarlatamab to Durvalumab Maintenance Is “New Standard” in ES-SCLC, 25 octobre 2026
https://www.cancertherapyadvisor.com/reports/dellphi305-adding-tarlatamab-durvalumab-new-standard-es-sclc/
[6] OncoDaily — DeLLphi-305: Tarlatamab–Durvalumab Redefines First-Line Maintenance in Extensive-Stage SCLC, octobre 2026
https://oncodaily.com/oncolibrary/lung-oncology/dellphi-305-esmo26
[7] Haute Autorité de santé — IMDYLLTRA (tarlatamab) : décision d'accès précoce du 18 juin 2026 et avis de la commission de la transparence du 10 juin 2026
https://www.has-sante.fr/jcms/p_4099831/fr/imdylltra-decision-et-avisct-ap579
[8] Institut national du cancer — Épidémiologie des cancers du poumon (incidence 2023, estimations avec Santé publique France)
https://www.cancer.fr/professionnels-de-sante/statistiques-et-chiffres-sur-les-cancers/epidemiologie-des-cancers/cancer-du-poumon
[9] Institut national du cancer — Cancers du poumon : l'essentiel
https://www.cancer.fr/personnes-malades/les-cancers/poumon/comprendre-la-maladie/l-essentiel
[10] Agence européenne du médicament — New treatment for relapsed extensive-stage small cell lung cancer (Imdylltra)
https://www.ema.europa.eu/en/news/new-treatment-relapsed-extensive-stage-small-cell-lung-cancer
[11] Flatiron Health — Comparison of real-world overall survival between atezolizumab- and durvalumab-containing first-line induction and maintenance regimens in extensive-stage small cell lung cancer, ASCO 2026
https://resources.flatiron.com/publications/comparison-of-real-world-overall-survival-between-atezolizumab-and-durvalumab-containing-first-line-induction-and-maintenance-regimens-in-extensive-1778614715358
[12] Haute Autorité de santé — IMFINZI (durvalumab), cancer bronchique à petites cellules à un stade étendu : avis favorable au remboursement
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3242177/fr/imfinzi-durvalumab-cancer-bronchique-a-petites-cellules-a-un-stade-etendu-cbpc-se







