Le gaz qui fait fonctionner la climatisation de presque toutes les voitures neuves va entrer dans une usine de la Vallée de la chimie, au sud de Lyon. Un arrêté du préfet du Rhône du 24 juillet 2026 autorise Daikin Chemical France à utiliser le R-1234yf, un gaz de la famille des PFAS, sur son site d’Oullins-Pierre-Bénite. Quatre associations, Bien Vivre à Pierre-Bénite, Notre Affaire à Tous – Lyon, Eau Bien Commun Lyon-Métropole et la LDH Lyon Confluences, ainsi que Les Écologistes Rhône-Alpes Pays de Savoie, en demandent l’annulation devant la cour administrative d’appel de Lyon. [1] [2]
Leur inquiétude tient moins au gaz lui-même qu’à ce qu’il devient une fois dans l’air : de l’acide trifluoroacétique (TFA), le plus petit des « polluants éternels », déjà présent dans l’eau du robinet de la métropole lyonnaise. Le recours, déposé le 28 septembre, a été rendu public le 28 octobre. [1]
R-1234yf : un gaz de climatisation qui se transforme en TFA
Le R-1234yf, ou 2,3,3,3-tétrafluoropropène, est un gaz inflammable stocké sous pression. L’arrêté préfectoral reconnaît qu’il répond à la définition des PFAS de l’OCDE, tout en relevant qu’il n’est ni interdit ni restreint, en France comme en Europe. [2] On le connaît surtout comme fluide frigorigène : il équipe la climatisation de la quasi-totalité des voitures neuves fabriquées depuis 2017, en remplacement du R-134a, un puissant gaz à effet de serre. [7]
Ce gain pour le climat a une contrepartie. Dans l’atmosphère, le R-1234yf se dégrade en quelques jours et donne du TFA avec un rendement de 100 %, comme le rappelait dès 2017 un rapport de l’agence norvégienne de l’environnement cité par France 3. [4] [3] Une étude de l’université de Bristol, publiée en juillet 2026, estime que ce gaz de climatisation est peut-être déjà la première source de TFA retombant sur l’Europe, avec des dépôts plus marqués sur l’Italie et une partie de l’Autriche, de l’Allemagne, de la Suisse et de la France. [7]

À Oullins-Pierre-Bénite, Daikin ne compte pas l’utiliser comme réfrigérant mais comme matière première. Le gaz doit servir à fabriquer un nouveau polymère fluoré, baptisé « BRE », de la même famille de matériaux que le PTFE des poêles antiadhésives, en remplacement d’une partie de la production actuelle et d’un autre gaz fluoré, le HFP. [2] Le site ne prévoit pas de l’employer avant 2028. [4]

Ce que prévoit l’arrêté préfectoral du 24 juillet 2026
Pour la préfecture, ce changement de procédé est un progrès. Le nouveau procédé est plus lent, ce qui réduira le nombre de lots et la quantité de polymères produite. Le R-1234yf réagit mieux que le HFP et se mélange moins à l’eau : l’arrêté en déduit une baisse attendue des rejets de PFAS dans les eaux de surface comme dans l’air, la filtration sur charbon actif étant maintenue. Il s’appuie sur l’étude de risque sanitaire fournie par l’exploitant, qui conclut à un impact « acceptable avec d’importantes marges de précaution ». [2]
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Le texte encadre surtout le risque d’accident :
- au plus 18 tonnes de R-1234yf sur le site, dont 15 en conteneur, 2,5 dans la cuve tampon et 0,5 en cours de production ;
- un rideau d’eau sur le conteneur et une couronne d’arrosage automatique sur la cuve, contre le risque de BLEVE, l’explosion d’un réservoir de gaz liquéfié chauffé ;
- une détection de gaz qui isole automatiquement les réservoirs et coupe l’arrivée d’un autre gaz, le VF2, depuis le site voisin d’Arkema.
Deux nouveaux « phénomènes dangereux » pourraient produire des effets hors de la plateforme, mais dans des zones déjà exposées aux risques existants, selon l’arrêté. [2] Le préfet avait décidé le 24 juin de ne pas soumettre le projet à évaluation environnementale, et l’arrêté juge la modification « non substantielle ». C’est ce que contestent les associations : pas d’étude d’impact, pas de consultation du public. [1] [2] Le mot TFA n’apparaît nulle part dans l’arrêté. [2]
Daikin « prend acte du recours » et défend un projet instruit « en totale adéquation avec la réglementation existante ». L’industriel rappelle avoir fourni volontairement une étude des risques sanitaires selon la méthode de l’Ineris, qui « conclut à l’absence de risques sanitaires du projet », et met en avant sa station de traitement, qui capterait plus de 99,99 % des PFAS de ses rejets d’eau. [5] Aucune date d’audience n’a été communiquée. [6]
1 163 kg par an : le TFA que l’étude de Daikin n’a pas compté
L’évaluation des risques sanitaires de Daikin, datée d’avril 2026 et obtenue par France 3, chiffre les rejets dans l’air du nouveau gaz : jusqu’à 1 163 kg de R-1234yf par an. Une partie sort des ateliers après filtration, efficace « à plus de 90 % » selon les essais de l’industriel. Le reste vient de la maintenance (447 kg) et de fuites diffuses (196 kg), soit plus de la moitié du total hors de tout traitement (calcul de la rédaction). [3]
Pour le TFA, l’étude est partie des rejets actuels du site, mesurés en sortie d’atelier : un peu plus d’un gramme par an. Elle ne compte pas le TFA que formera le R-1234yf une fois dans l’air. La préfecture l’a confirmé à France 3 : « la modélisation repose sur les substances directement rejetées par l’installation. Le flux de TFA retenu correspond donc au TFA mesuré à l’émissaire. » [3] Daikin assure de son côté que le TFA a été pris en compte comme produit de dégradation possible. [3]
Le calcul est pourtant simple. Une molécule de R-1234yf donne une molécule de TFA, et les deux ont presque la même masse (114,04 et 114,02 grammes par mole). Les 1 163 kg de gaz rejetés chaque année représentent donc environ 1 163 kg de TFA, soit 3,2 kg par jour, de l’ordre d’un million de fois le flux retenu dans l’évaluation (calcul de la rédaction). Ce TFA ne retombera pas tout autour de l’usine : il se forme en quelques jours et voyage avec les masses d’air, ce qui peut le disperser bien au-delà de la vallée. [3] [7] C’est précisément la question qu’une étude d’impact aurait permis de trancher : où retombe-t-il, et en quelle quantité ? [3]

Dans l’eau du robinet de Lyon, déjà jusqu’à 2,6 µg/L de TFA en moyenne
Le TFA ne fait pas partie des 20 PFAS réglementés dans l’eau potable depuis janvier 2026. Par précaution, Eau du Grand Lyon le mesure pourtant systématiquement depuis l’été 2024 et publie ses résultats chaque trimestre, avec ceux du contrôle de l’Agence régionale de santé (ARS). Son dernier bilan, publié le 19 octobre, porte sur 43 campagnes d’analyses menées au 3e trimestre 2026. [8]
| Secteur desservi | TFA moyen | Maximum |
|---|---|---|
| Charly, quartier du Privas | 2,65 µg/L | 3,6 µg/L |
| Solaize | 2,00 µg/L | 2,49 µg/L |
| Marcy-l’Étoile | 1,98 µg/L | 2,08 µg/L |
| Givors, Grigny | 1,95 µg/L | 2,13 µg/L |
| Lissieu, Quincieux, La Tour-de-Salvagny | 1,35 µg/L | 1,76 µg/L |
| Reste de la métropole (Crépieux-Charmy) | 0,90 µg/L | 1,4 µg/L |
| Jonage, Meyzieu | 0,84 µg/L | 0,99 µg/L |
Les secteurs alimentés, en tout ou partie, par le captage de Ternay, dans la nappe du Rhône en aval de la plateforme de Pierre-Bénite, affichent deux à trois fois plus de TFA que le reste de la métropole, servi par le champ captant de Crépieux-Charmy (calcul de la rédaction). [8] Ces mesures sont antérieures au R-1234yf et ne désignent pas une source : le TFA vient aussi de gaz réfrigérants utilisés partout et de la dégradation de certains pesticides. [10] À l’échelle du pays, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) l’a retrouvé dans 92 % des échantillons d’eau du robinet de sa campagne nationale, avec une concentration médiane de 0,78 µg/L, sur des points de captage dont les deux tiers avaient été choisis pour un risque connu de pollution aux PFAS. [9]
Ces niveaux restent loin des repères retenus en France : une valeur sanitaire transitoire de 60 µg/L, reprise de l’Allemagne, avec un objectif de passer sous 10 µg/L. Le maximum mesuré à Charly, 3,6 µg/L, atteint 36 % de cet objectif. [8] Rapporté à la dose journalière admissible fixée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), un adulte de 70 kg qui boirait 2 litres par jour de l’eau la plus chargée de la métropole absorberait par ce seul biais environ 0,5 % de la dose tolérée, sans compter l’alimentation, qui peut aussi contenir du TFA (calcul de la rédaction). [8] [10] Selon Eau du Grand Lyon, les concentrations stagnent depuis trois trimestres. [8]
Ce qui change pour les habitants : le TFA contrôlé dans l’eau dès janvier 2027
À partir du 1er janvier 2027, le TFA et un autre PFAS, le 6:2 FTSA, entrent dans le contrôle sanitaire officiel de l’eau du robinet, en application d’un décret du 22 décembre 2025 sur la sécurité sanitaire de l’eau potable. [11] [12] Les rejets des usines sont déjà suivis : depuis janvier 2025, le TFA fait partie des PFAS analysés dans les rejets aqueux d’Arkema et de Daikin. Ceux de Daikin restent de l’ordre de quelques grammes par mois, ceux d’Arkema autour de 1,7 kg par mois, issus surtout de la pollution historique de la nappe. [13] [12]
Le verdict sur la toxicité du TFA s’est durci cette année. En juin 2026, le comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a recommandé de le classer toxique pour la reproduction (catégorie 1B), ce qui signifie qu’il peut nuire à la fertilité ou au fœtus. [7] En juillet, l’EFSA a abaissé de 72 % sa dose journalière admissible, à 0,014 mg par kilo de poids corporel, après des effets observés chez l’animal sur le développement, la reproduction et surtout les hormones thyroïdiennes. L’agence relève l’absence d’étude de cancérogénicité à long terme. [10]
L’ARS ne recommande aucune restriction de l’eau du robinet dans le secteur. L’eau produite à Ternay, qui dépassait la limite de qualité pour la somme des 20 PFAS, est redevenue conforme mi-novembre 2025 grâce à de nouveaux filtres à charbon actif. [12] [13] Les autres recommandations restent en vigueur autour de la plateforme :
- dans un périmètre de 500 mètres autour du panache des rejets : ne pas consommer les fruits et légumes des potagers particuliers, ne pas utiliser l’eau des puits privés ni l’eau de pluie ;
- dans 17 communes ou arrondissements, dont Oullins-Pierre-Bénite, Irigny, Feyzin et Lyon 7e : ne pas consommer les œufs ni la volaille des poulaillers familiaux, exposés aux PFAS par le sol, l’eau et l’alimentation des poules, comme ailleurs en France ;
- dans le Rhône en aval d’Oullins-Pierre-Bénite, le Garon et le lac de Combe Gibert : ne pas consommer les poissons pêchés. [12]

L’étude PERFAO, qui mesure l’imprégnation aux PFAS de 300 habitants autour de la plateforme ou alimentés en partie par l’eau de Ternay, termine ses prélèvements ; ses premiers résultats sont attendus début 2027. [12]
Le précédent de 2024 pèse sur ce recours. En juin 2024, le tribunal administratif de Lyon avait suspendu une extension de l’usine Daikin, en relevant que le site est implanté dans une zone densément peuplée, exposée depuis des décennies à d’importantes émissions de PFAS, et que le projet aurait dû passer par une évaluation environnementale. [1] Un nouvel arrêté, plus strict, avait permis la relance de l’atelier à l’automne. [6] Cette fois, les requérants ont saisi directement la cour administrative d’appel, compétente en premier ressort pour ce type d’arrêté, avant même la première utilisation du R-1234yf, prévue en 2028. [2] [4]
Sources et références
[1] Notre Affaire à Tous — Nouveau PFAS autorisé dans la Vallée de la chimie : la société civile demande l'annulation de l'arrêté préfectoral, communiqué des associations, 28 octobre 2026
https://notreaffaireatous.org/nouveau-pfas-vallee-chimie-demande-annulation-arrete-prefectoral/
[2] Préfecture du Rhône — Arrêté préfectoral complémentaire n° DDPP-DREAL 2026-142 du 24 juillet 2026, Daikin Chemical France, Oullins-Pierre-Bénite (Géorisques)
https://www.georisques.gouv.fr/webappReport/ws/installations/document/urSV4VGbF8KhHOooIxmryPLP9EcwLlag
[3] France 3 Auvergne-Rhône-Alpes — INFO FRANCE 3 : Des documents confirment que le nouveau PFAS utilisé par Daikin va se transformer en TFA, 25 septembre 2026
https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/info-france-3-des-documents-confirment-que-le-nouveau-pfas-utilise-par-daikin-va-se-transformer-en-tfa-3423266.html
[4] France 3 Auvergne-Rhône-Alpes — INFO FRANCE 3 : Daikin va utiliser un nouveau PFAS qui se dégrade en TFA, polluant éternel susceptible d'être « toxique pour la reproduction », 1er août 2026
https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/info-france-3-daikin-va-utiliser-un-nouveau-pfas-qui-se-degrade-en-tfa-polluant-eternel-susceptible-d-etre-toxique-pour-la-reproduction-3395197.html
[5] Lyon Capitale — PFAS au sud de Lyon : des associations attaquent en justice l'autorisation accordée à Daikin, 28 octobre 2026
https://www.lyoncapitale.fr/actualite/pfas-au-sud-de-lyon-des-associations-attaquent-en-justice-l-autorisation-accordee-a-daikin
[6] actu Lyon — Daikin va l'utiliser près de Lyon : ce gaz présenté comme bon pour le climat est en réalité toxique, 28 octobre 2026
https://actu.fr/auvergne-rhone-alpes/oullins-pierre-benite_69149/daikin-va-l-utiliser-pres-de-lyon-ce-gaz-presente-comme-bon-pour-le-climat-est-en-realite-toxique_64985342.html
[7] Université de Bristol — Replacement 'climate-friendly' car refrigerant linked to rising forever chemical pollution in Europe, 8 juillet 2026 (étude Holland et al., Environmental Science & Technology Letters)
https://www.bristol.ac.uk/news/2026/july/replacement-climate-friendly-car-.html
[8] Eau du Grand Lyon — 3ème trimestre 2026 : concentrations des PFAS et TFA dans l'eau potable, 19 octobre 2026
https://www.eaudugrandlyon.com/actualites/3eme-trimestre-2026-concentrations-pfas-tfa-eau-potable/
[9] Anses — PFAS: results of the national measurement campaign for drinking water, décembre 2025
https://www.anses.fr/en/news/pfas-results-national-measurement-campaign-drinking-water
[10] EFSA — Consumer health-based guidance values for trifluoroacetic acid, 20 juillet 2026
https://www.efsa.europa.eu/bg/node/21184
[11] Légifrance — Décret n° 2025-1287 du 22 décembre 2025 relatif à la sécurité sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053158687
[12] Préfecture du Rhône — Présence de PFAS au Sud de Lyon : l'État partage de nouveaux résultats et poursuit son action, comité des élus du 6 juillet 2026
https://www.rhone.gouv.fr/index.php/Actualites/Espace-Presse/Les-communiques-de-presse-2026/JUILLET-2026/Presence-de-PFAS-au-Sud-de-Lyon-l-Etat-partage-de-nouveaux-resultats-et-poursuit-son-action
[13] ARS Auvergne-Rhône-Alpes — PFAS : focus sur la situation au sud de Lyon, consulté le 30 octobre 2026
https://www.auvergne-rhone-alpes.ars.sante.fr/pfas-focus-sur-la-situation-au-sud-de-lyon





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