Les jours raccourcissent, la fatigue s’installe et les gélules de magnésium, les poudres de collagène ou les « peptides » vantés sur les réseaux sociaux reviennent dans les paniers. Les compléments alimentaires sont devenus un réflexe : 61 % des Français en ont consommé en 2024, contre 46 % en 2018, selon les chiffres rappelés par ICI [1]. Interrogé par la radio, le Pr Boris Hansel, endocrinologue-nutritionniste à l’hôpital Bichat (AP-HP), résume la position médicale : « Globalement, les compléments alimentaires ne sont pas utiles, sauf dans certaines situations très précises. »
Entre ce constat et l’argumentaire des marques, une règle européenne trace une frontière que peu de consommateurs connaissent. Depuis le règlement (CE) n° 1924/2006, un emballage ou une publicité ne peut associer un aliment à un effet sur la santé qu’avec une allégation de santé autorisée, c’est-à-dire une phrase évaluée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) puis inscrite dans une liste officielle. La DGCCRF, chargée de contrôler la loyauté de ces messages, publie un tableau qui rassemble toutes les allégations utilisables [2]. Nous l’avons dépouillé : il compte 239 allégations autorisées pour les nutriments et substances, et 1 831 allégations « en attente » sur des plantes, qu’aucune évaluation européenne n’a jamais validées.

Magnésium : dix phrases autorisées, aucune sur les crampes ni le sommeil
Le magnésium fait partie des nutriments les mieux servis. Il dispose de dix allégations autorisées, inscrites à l’annexe du règlement (UE) n° 432/2012 [8]. Un fabricant peut écrire que le magnésium contribue :
- à réduire la fatigue ;
- à un métabolisme énergétique normal et à l’équilibre électrolytique ;
- au fonctionnement normal du système nerveux et à des fonctions psychologiques normales ;
- à une fonction musculaire normale et à une synthèse protéique normale ;
- au maintien d’une ossature et d’une dentition normales ;
- et qu’il joue un rôle dans le processus de division cellulaire.
Chacune de ces phrases n’est utilisable que si le produit est au moins une « source » de magnésium, soit 15 % de la valeur nutritionnelle de référence de 375 mg, environ 56 mg par dose journalière [8][10]. Les crampes, le sommeil ou le stress n’apparaissent dans aucune d’elles. Une étiquette qui promet de « dire adieu aux crampes » sort donc du cadre autorisé.
En ce moment
Même la phrase la plus vendeuse, « contribue à réduire la fatigue », décrit le rôle du nutriment dans l’organisme, pas l’effet d’une gélule chez quelqu’un qui mange déjà assez de magnésium. C’est précisément le glissement que dénonce le Pr Hansel : « On ne peut pas extrapoler à partir de la biochimie une réalité clinique » [1]. La dose réelle pose aussi question : lors de ses contrôles de 2023, la DGCCRF a constaté que le magnésium concentrait l’essentiel des écarts de teneur en minéraux dans les compléments pour enfants analysés, avec plus de 38 % de non-conformités sur 13 échantillons [3].
Collagène et peptides : aucune allégation de santé, la vitamine C sert de caution
Le collagène, lui, n’a droit à rien. Aucune allégation de santé n’est autorisée à son nom, et il ne figure même pas parmi les allégations « en attente » du tableau officiel. La seule phrase autorisée qui le cite appartient à la vitamine C : « La vitamine C contribue à la formation normale de collagène pour assurer la fonction normale de la peau », déclinée pour les os, les cartilages, les gencives, les dents et les vaisseaux sanguins [2]. C’est elle qu’on retrouve sur beaucoup de poudres de collagène enrichies en vitamine C. L’effet revendiqué appartient alors à la vitamine, pas au collagène, et la DGCCRF exige que l’étiquette désigne clairement le nutriment à l’origine de l’effet [4].

La biologie explique en partie ce vide. Le collagène est la protéine la plus abondante du corps, mais il est découpé en acides aminés pendant la digestion, rappelle l’Inserm : ces briques peuvent servir à fabriquer du collagène comme n’importe quelle autre protéine [6]. Les études menées sur des compléments à base de collagène portent souvent sur de petits effectifs, sans comparaison avec un placebo, et ne disent ni quelle dose prendre ni combien de temps l’effet durerait. « Si vous avez une alimentation équilibrée, il n’y a vraiment aucune raison d’aller prendre du collagène. Aucune », tranche sur ICI le Pr Francis Berenbaum, chef du service de rhumatologie de l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP), qui rappelle que 30 à 40 % des patients sous placebo ressentent autant d’effets qu’avec un traitement actif [1].
Les peptides, ces courtes chaînes d’acides aminés vendues pour la peau, le sommeil ou le muscle, sont dans la même situation : aucune allégation autorisée, aucune en attente. L’Inserm a mis en garde en février contre cette « mode des peptides », dont « les preuves scientifiques restent limitées » [1].
Plantes « en attente » : 1 831 promesses jamais évaluées par l’EFSA
La zone grise se trouve du côté des plantes. Avant 2010, les fabricants ont déposé des milliers de demandes d’allégations sur l’ashwagandha, le curcuma, le ginseng ou la valériane. L’examen de ces dossiers « botaniques » a été suspendu au niveau européen et n’a jamais repris. Dans l’intervalle, des mesures transitoires permettent d’employer ces allégations dites « en attente », sous la seule responsabilité du fabricant [2]. Le tableau de la DGCCRF les reprend avec des libellés traduits par traduction automatique, ce qui suffit à montrer leur statut : ce sont des propositions d’industriels, pas des conclusions scientifiques.
La Cour de justice de l’Union européenne a resserré ce cadre le 30 avril 2025. Dans l’affaire C-386/23, elle a jugé qu’un aliment contenant des plantes ne peut pas être promu par une allégation de santé non évaluée et non autorisée, sauf dans les cas couverts par ces mesures transitoires [7]. Même dans ce cas, le fabricant doit pouvoir justifier sa phrase par des preuves scientifiques généralement admises. Une allégation « en attente » n’est donc pas un feu vert, et encore moins un gage d’innocuité.
L’ashwagandha (Withania somnifera) l’illustre bien. Le tableau officiel lui recense onze allégations en attente, de la « détente optimale » à l’énergie. En 2024, l’Anses a pourtant recommandé aux personnes souffrant de troubles thyroïdiens, hépatiques ou cardiaques, aux femmes enceintes et aux personnes sous traitement sédatif de s’abstenir de consommer des compléments qui en contiennent [5]. Pour vérifier le statut d’un ingrédient lu sur une étiquette, notre outil interroge le tableau de la DGCCRF et distingue les trois cas : allégation autorisée, « en attente » ou absente.
Ce que les contrôles de la DGCCRF ont relevé dans les rayons et sur internet
Ces règles ne sont pas théoriques. Lors de son enquête de 2023, dont le bilan a été publié le 3 novembre 2025, la DGCCRF a contrôlé 270 établissements, du fabricant à la salle de sport en passant par les sites marchands. Un tiers présentaient des anomalies, avec 37 % de non-conformités pour les produits destinés aux adultes et 20 % pour ceux réservés aux enfants [3]. Les enquêteurs ont relevé :
- des allégations thérapeutiques, interdites sur un aliment, comme « Traitement de l’anémie » ;
- des arguments appuyés sur la caution d’un professionnel de santé, du type affirmation de « M. X, docteur en Pharmacie » ;
- des promesses « anti-gueule de bois » ou d’aide au sevrage alcoolique ;
- des produits à base de levure de riz rouge qui affichaient encore un effet sur le cholestérol, interdit depuis juin 2022 : 17 sur 20 étaient non conformes.
L’enquête s’est soldée par 71 injonctions, 25 procès-verbaux pénaux, 5 procès-verbaux administratifs et 67 avertissements. Elle pointe surtout les microentreprises qui vendent en ligne et reprennent les allégations de sites concurrents sans vérifier si elles sont autorisées [3]. Le même travers ressortait déjà d’un contrôle de 95 sites marchands : 64 % utilisaient des allégations non autorisées ou mal employées, 49 % des allégations thérapeutiques, et des mots comme « détox », « vitalité » ou « antioxydant » apparaissaient seuls, sans l’allégation autorisée qui doit les accompagner [4].

Nutrivigilance : 478 signalements d’effets indésirables reçus par l’Anses en 2024
L’autre garde-fou, c’est la nutrivigilance. Les compléments alimentaires ne sont pas évalués avant leur mise en vente, une simple déclaration à l’administration suffit : le dispositif de l’Anses recueille donc après coup les effets indésirables signalés [9]. Son dernier rapport annuel fait état de 478 déclarations en 2024 et de 9 172 depuis sa création en 2009. Parmi les cas analysables, 5,6 % étaient sévères, et l’agence a lancé neuf alertes auprès des ministères [5].
Deux avis publiés à partir de ces signalements donnent la mesure des risques. Le premier concerne une insuffisance rénale aiguë jugée très vraisemblablement liée au produit Matcha slim, qui associe thé vert matcha, vitamine C et taurine. Le second porte sur des hallucinations et une confusion après la prise de Novanuit Triple Action : l’Anses envisage une interaction avec des médicaments ou une adultération du produit, sans avoir pu analyser d’échantillon [5]. Ce dernier risque n’est pas marginal : la Douane observait en septembre un essor des compléments adultérés par des substances médicamenteuses, vendus via les réseaux sociaux et expédiés par colis, d’où le conseil du Pr Berenbaum d’acheter en pharmacie plutôt que sur internet [1]. Un effet indésirable après la prise d’un complément se déclare sur le portail signalement-sante.gouv.fr.

Reste la seule recommandation de supplémentation que les médecins interrogés par ICI jugent solide : la vitamine D chez les enfants, les adolescents et les personnes âgées, parce que la majorité de la population a des taux sanguins inférieurs aux seuils jugés satisfaisants, selon le Pr Hansel. Pour le reste, l’Anses rappelle qu’en l’absence de maladie, une alimentation variée et équilibrée, associée à une vie physiquement active, couvre les besoins nutritionnels, et que la consommation de compléments alimentaires n’est alors pas nécessaire [1].
Sources et références
[1] ICI — Magnésium, collagène, peptides : les compléments alimentaires sont-ils vraiment utiles ?, 28 octobre 2026
https://www.ici.fr/vie-quotidienne/bien-etre-sante/magnesium-collagene-peptides-les-complements-alimentaires-sont-ils-vraiment-utiles-2946607
[2] DGCCRF — Liste des allégations de santé utilisables, tableau validé le 19 janvier 2024 ; fiche « Allégations nutritionnelles et de santé : ne vous faites pas avoir ! », 10 novembre 2025
https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dgccrf/documentation/publications/publications_externes/liste-des-allegations-de-sante-utilisables.xlsx
https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/les-fiches-pratiques/allegations-nutritionnelles-et-de-sante-ne-vous-faites-pas-avoir
[3] DGCCRF — Compléments alimentaires : des anomalies encore trop nombreuses, 3 novembre 2025
https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/laction-de-la-dgccrf/les-enquetes-et-les-controles/complements-alimentaires-des-anomalies-encore-trop-nombreuses
[4] DGCCRF — Contrôle des allégations nutritionnelles et de santé sur les sites internet de compléments alimentaires, 10 mars 2020
https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/laction-de-la-dgccrf/les-enquetes-et-les-controles/controle-des-allegations-nutritionnelles-et-de-sante-sur-les-sites-internet-de-complements
[5] Anses — Nutrivigilance, rapport d’activité 2024, octobre 2025
https://www.anses.fr/system/files/Anses-RA2024-Nutrivigilance.pdf
[6] Inserm, Canal Détox — Le collagène pour soulager les douleurs, vraiment ?, 24 janvier 2024
https://presse.inserm.fr/canal-detox/le-collagene-pour-soulager-les-douleurs-vraiment/
[7] Cour de justice de l’Union européenne — Arrêt du 30 avril 2025, affaire C-386/23, Novel Nutriology ; commentaire de Flavien Meunier, Village de la Justice, 23 mai 2025
https://curia.europa.eu/juris/liste.jsf?num=C-386/23
https://www.village-justice.com/articles/nouvelles-precisions-cjue-sur-les-allegation-attente,53485.html
[8] Règlement (UE) n° 432/2012 de la Commission établissant une liste des allégations de santé autorisées, EUR-Lex
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32012R0432
[9] Anses — Aiguiser son esprit critique concernant la consommation de compléments alimentaires, 25 mars 2025
https://www.anses.fr/fr/actualite/aiguiser-son-esprit-critique-concernant-consommation-complements-alimentaires
[10] Règlement (UE) n° 1169/2011 concernant l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires, annexe XIII (valeurs nutritionnelles de référence), EUR-Lex
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32011R1169







