Le suisse Galderma, le brésilien Natura et le français L’Oréal testent des produits pour les personnes qui maigrissent sous traitement GLP-1, la famille de médicaments de l’Ozempic, du Wegovy et du Mounjaro. Leur cible porte un nom venu des réseaux sociaux : le « visage Ozempic », ces joues creusées et cette peau qui se relâche après une perte de poids rapide, a détaillé l’agence Reuters le 21 octobre [1]. Le cabinet Boston Consulting Group estime que les soins en clinique liés à ce phénomène pourraient passer d’environ 700 millions à 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires en cinq ans [1]. Galderma, qui fabrique les produits de comblement Restylane, a vu ses ventes d’injectables esthétiques progresser de 13,2 % sur les neuf premiers mois de 2026, à taux de change constants, sans dire quelle part revient aux patients sous GLP-1 [3][2].
Derrière le marché, deux questions concernent directement les patients. Pourquoi une perte de poids rapide creuse-t-elle le visage ? Et que peuvent réellement corriger les injections d’acide hyaluronique, le produit de comblement le plus utilisé, quand les crèmes atteignent leurs limites ? Les études publiées, dont celle financée par Galderma, permettent d’y répondre avec des chiffres.
« Visage Ozempic » : le médicament ne fait pas fondre le visage, la perte de poids rapide oui
L’expression « visage Ozempic » ne correspond à aucun diagnostic médical, rappelle la RTS [2]. Selon les médecins interrogés par Reuters, la perte de volume du visage serait liée à la rapidité de l’amaigrissement plutôt qu’aux médicaments GLP-1 eux-mêmes [1]. « Ce médicament ne fait pas fondre le collagène », résume la dermatologue Beibei Du-Harpur (King’s College de Londres) : perdre du poids plus lentement atténuerait déjà certains des changements les plus marqués [1]. Le chirurgien Michael Somenek, à Washington, situe le seuil : « une perte de poids importante sur une période de quatre à six mois peut avoir un impact réel sur le volume du visage » [1].
En ce moment
Pour comprendre, il faut savoir que le visage n’est pas soutenu par la peau seule. Sous elle se trouvent des coussinets de graisse : les uns superficiels, juste sous la peau des joues et des tempes, les autres profonds, posés contre l’os. Quand le corps puise dans ses réserves, ces coussinets se vident aussi. Un groupe international de médecins esthétiques, réuni en 2025 pour établir les premières recommandations sur ces patients, désigne la peau et ces deux couches de graisse comme les tissus les plus touchés [7].

L’âge brouille aussi le tableau. Aux États-Unis, ces traitements sont surtout utilisés entre 50 et 64 ans, une période où le collagène de la peau diminue déjà et où, chez les femmes, la ménopause fait baisser les œstrogènes [1]. Certaines personnes sous GLP-1 mangent aussi peu varié, ce qui peut jouer sur la peau. « C’est sans aucun doute multifactoriel », estime la médecin américaine Heidi Young [1].

Environ 7 % du volume des joues pour 10 kg perdus : ce que montrent les scanners
Une équipe américaine a mesuré ce que les photos ne font que suggérer. Elle a retrouvé 20 patients sous GLP-1 qui avaient passé un scanner ou une IRM de la tête avant et après le début de leur traitement. En moyenne, ils avaient perdu 11 kg en un peu moins d’un an (321 jours) [4]. Le volume du milieu du visage, la zone des joues et des pommettes, avait diminué de 9 % (valeur médiane) [4] :
- graisse superficielle, sous la peau : − 11 %
- graisse profonde, contre l’os : − 7 %
- volume total du milieu du visage : − 9 %
Seule la perte de graisse superficielle augmentait nettement avec le nombre de kilos perdus. Les auteurs en tirent un ordre de grandeur : environ 7 % de volume en moins pour 10 kg perdus [4]. Appliqué à d’autres pertes de poids, cela donne environ 3,5 % pour 5 kg et 10,5 % pour 15 kg (calcul de la rédaction). Ce n’est qu’une moyenne tirée de 20 personnes, sans groupe de comparaison et à partir d’examens faits pour d’autres raisons : d’une personne à l’autre, l’effet varie beaucoup.

Ce que l’acide hyaluronique peut corriger, et ce qu’une crème ne fera pas
Les crèmes, y compris celles que développent les géants de la beauté, agissent sur la surface de la peau. « Ce qui perd réellement du volume, c’est la couche située en dessous, la couche adipeuse, et il n’y a jamais eu la moindre preuve que les produits de soin topiques puissent atteindre cette couche », explique Beibei Du-Harpur [1]. Le chirurgien Graeme Glass, qui conseille une marque de soins, l’admet aussi : une crème « ne peut pas repositionner les coussinets adipeux profonds du visage » [1].
Les injections, elles, vont plus loin. L’acide hyaluronique est un gel qui comble un volume dès la séance ; il se résorbe ensuite plus ou moins vite selon sa nature et sa concentration [8]. Galderma vend aussi un produit d’une autre famille, le Sculptra (acide poly-L-lactique), un « biostimulateur » qui pousse la peau à fabriquer du collagène et agit donc progressivement [2][1]. Les deux ne font pas le même travail :
| Produit | Où il agit | Délai |
|---|---|---|
| Crème, sérum | Surface de la peau | Ne remplace pas le volume perdu |
| Acide hyaluronique injecté | Volume des joues, hydratation de la peau | Effet dès la séance, résorbable |
| Biostimulateur (Sculptra) | Production de collagène | Effet progressif, plusieurs séances |
Galderma a testé l’association des deux chez des personnes amincies par un GLP-1, dans un essai publié dans l’Aesthetic Surgery Journal [5]. Les 41 participants, à 95 % des femmes de 59 ans en moyenne, avaient déjà perdu 15,5 kg en moyenne et avaient un poids stable. Ils ont reçu environ 2 mL d’acide hyaluronique dans les pommettes, avec une éventuelle retouche, et deux à trois séances de Sculptra dans le bas du visage [5]. Neuf mois après, les photos montraient un meilleur contour des joues, de la mâchoire et du tour de la bouche ; l’hydratation de la peau avait augmenté d’environ 33 % là où l’acide hyaluronique avait été injecté [5]. Sur les 35 participants restés jusqu’au bout, 85,7 % trouvaient leur visage moins creusé, et aucun effet indésirable lié au traitement n’a été signalé [5][6].
Ces résultats ont trois limites que l’étude reconnaît elle-même : pas de groupe de comparaison, une population presque exclusivement féminine, et des participants qui avaient déjà atteint leur poids cible [5]. L’étude a aussi été conçue, analysée et financée par Galderma [5]. Enfin, ces produits ne sont pas autorisés spécifiquement pour les utilisateurs de GLP-1, précise la responsable des injectables du groupe : ce sont des produits existants proposés à cette nouvelle clientèle [1]. Le moment compte aussi : l’essai n’a retenu que des personnes au poids stable, et les recommandations internationales de 2025 insistent sur le choix du moment des injections au fil de la perte de poids, d’autant que ces patients craignent surtout de paraître avoir repris des kilos [5][7].
En France, des injections réservées aux médecins et non remboursées
En France, seuls les médecins peuvent réaliser des injections d’acide hyaluronique à visée esthétique (les chirurgiens-dentistes seulement pour soigner une maladie) [9]. Une consultation préalable est obligatoire : le médecin vérifie l’absence de contre-indication, remet un devis et une fiche d’information, et recueille le consentement écrit. Aucun frais n’est pris en charge par l’Assurance maladie [9]. Le gouvernement prépare par ailleurs un décret qui plafonnerait l’esthétique à 30 % du temps de travail de chaque médecin, comme nous l’avons détaillé dans un précédent article.

Les injecteurs non autorisés, esthéticiennes ou particuliers qui achètent le produit en ligne, sont en forte hausse, alerte l’Assurance maladie [9]. Depuis début 2022, l’Agence du médicament (ANSM) a reçu une quarantaine de déclarations d’effets indésirables après de telles injections, jusqu’à des infections graves ou des nécroses de la peau, un risque qui existe notamment si le produit est injecté dans un vaisseau sanguin [8]. Pour une personne qui a beaucoup maigri sous GLP-1, le premier interlocuteur reste le médecin qui suit le traitement : la vitesse de la perte de poids est le seul facteur du « visage Ozempic » sur lequel il peut agir.
Sources et références
[1] Reuters, via Boursorama — Les géants de la beauté ciblent le « visage Ozempic » alors que l'essor des médicaments contre l'obésité ouvre un nouveau marché, 21 octobre 2026
https://www.boursorama.com/bourse/actualites/les-geants-de-la-beaute-ciblent-le-visage-ozempic-alors-que-l-essor-des-medicaments-contre-l-obesite-ouvre-un-nouveau-marche-5ed0ab35c658a9bc3a4836091ef9d5ca
[2] RTS — Galderma : le phénomène Ozempic Face dope la firme suisse, octobre 2026
https://www.rts.ch/info/sante/2026/article/galderma-le-phenomene-ozempic-face-dope-la-firme-suisse-29394341.html
[3] Galderma — Résultats des neuf premiers mois 2026, 22 octobre 2026
https://www.galderma.com/news/galderma-reports-q3-2026-results-and-raises-full-year-guidance
[4] Sharma R.K. et al. — Radiographic Midfacial Volume Changes in Patients on GLP-1 Agonists, Otolaryngology–Head and Neck Surgery, 2025
https://doi.org/10.1002/ohn.1209
[5] A Multicenter, Open-Label Study of Combined Poly-L-Lactic Acid and Hyaluronic Midface Filler Regimen Enhances Facial Harmony and Skin Quality in GLP-1 Medication Users, Aesthetic Surgery Journal (essai NCT06351358)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC13064655/
[6] Galderma — Final nine-month data showing lasting efficacy and patient satisfaction with its Injectable Aesthetics portfolio in medication-driven weight loss, 17 juillet 2025
https://www.galderma.com/news/galderma-unveils-final-nine-month-data-medication-driven-weight-loss
[7] Nikolis A. et al. — Consensus Statements on Managing Aesthetic Needs in Prescription Medication-Driven Weight Loss Patients: An International, Multidisciplinary Delphi Study, Journal of Cosmetic Dermatology, 2025
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40135477/
[8] ANSM — Injections d'acide hyaluronique à visée esthétique : seuls les médecins peuvent les réaliser
https://ansm.sante.fr/actualites/injections-dacide-hyaluronique-a-visee-esthetique-seuls-les-medecins-peuvent-les-realiser
[9] Assurance maladie (ameli.fr) — Injections d'acide hyaluronique : à qui s'adresser et comment cela se passe ?
https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/injections-acide-hyaluronique/injections-d-acide-hyaluronique-professionnels-et-deroulement






