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Botox, acide hyaluronique : le gouvernement veut plafonner l’esthétique à 30 % du temps des médecins, mais les dermatologues disent n’y passer que 3 %

Un projet de décret veut limiter la médecine esthétique à 30 % du temps de travail de chaque médecin. Les dermatologues disent n'y consacrer que 3 % de leur temps, et la DREES compte 388 dermatologues de moins qu'en 2012.

Relu par Antoine BOUQUET
Une dermatologue examine au dermatoscope un grain de beauté sur l'épaule d'une patiente ; au premier plan, un plateau avec des seringues.
Illustration : dans un cabinet de dermatologie, l'examen d'un grain de beauté et les injections esthétiques se partagent le même agenda. C'est ce partage que le projet de décret veut plafonner à 30 % du temps de travail.

Attendre des mois un rendez-vous pour faire examiner un grain de beauté, mais trouver en quelques jours un créneau pour une injection de Botox : c’est ce décalage que le gouvernement veut corriger. Un projet de décret, transmis le 19 octobre aux organisations de médecins et dont l’AFP a eu connaissance, prévoit qu’aucun médecin ne pourra consacrer plus de « 30 % de son temps travaillé » à la médecine esthétique, le reste devant aller à la spécialité pour laquelle il est qualifié [1][2]. Les dermatologues, souvent désignés comme les premiers concernés, contestent le diagnostic : selon leurs organisations, l’esthétique ne représente que 3 % de leur temps [2]. Pour les patients, deux questions se posent : le texte raccourcira-t-il les délais chez le dermatologue, et qui aura encore le droit d’injecter ?

Ce que prévoit le projet de décret, point par point

Le texte n’est encore qu’un projet. Le 20 octobre, une source proche du dossier en annonçait la publication « dans les prochains jours », après d’ultimes consultations avec les praticiens [1]. Le 24 octobre, il n’était pas encore paru au Journal officiel. Tel que l’AFP le rapporte, il contient cinq mesures [1][9] :

  • Un plafond de 30 % du temps travaillé pour l’activité esthétique, valable pour tout médecin, quelle que soit sa spécialité.
  • Une période de transition pour ceux qui ne font que de l’esthétique depuis plus de cinq ans : ils auraient trois ans pour ramener cette activité à 50 % de leur temps.
  • Cinq ans d’exercice préalable dans sa spécialité d’origine avant de pouvoir se lancer dans l’esthétique.
  • Une formation théorique et pratique obligatoire, dont le contenu sera fixé par arrêté, avec une validation des acquis pour les médecins qui pratiquent déjà.
  • Une liste tenue par le conseil départemental de l’Ordre des médecins, qui indiquera pour chaque praticien les domaines pour lesquels il s’est formé : esthétique anti-âge, pilosité et cheveux, regard et plastique oculaire, esthétique génitale, silhouette.

L’objectif affiché est de ramener du temps médical vers les soins remboursés, dans un pays où la médecine esthétique, non prise en charge par l’Assurance maladie, s’est développée sans encadrement particulier [1]. L’écart de prix aide à comprendre l’attrait de cette activité : une consultation classique de dermatologie est facturée autour d’une trentaine d’euros, contre au moins 150 euros pour une injection de toxine botulique, plus connue sous le nom de Botox [5].

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D’où vient ce « 30 % », et pourquoi il ne mesure pas l’activité des dermatologues

Le chiffre circule depuis une semaine comme s’il décrivait la part de l’esthétique chez les dermatologues. Ce n’est pas le cas : 30 % est un seuil réglementaire écrit dans le projet de décret, une limite à ne pas dépasser, et non une mesure de ce que font les médecins aujourd’hui [1]. Ni la dépêche de l’AFP ni les réactions publiées depuis ne détaillent comment ce seuil a été choisi. Les signataires du communiqué de la dermatologie lui reprochent d’ailleurs d’avoir été fixé « sans évaluation ni examen de proportionnalité » [2].

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Les chiffres d’activité réellement disponibles viennent des dermatologues eux-mêmes, à travers une enquête nationale de pratiques menée en 2026 pour leur Contribution nationale. Ils sont donc à lire comme une auto-déclaration de la profession, mais ils sont précis : 3 % du temps consacré à l’esthétique, 58 % des dermatologues qui n’en font aucune, et 19 libéraux seulement qui exercent en esthétique exclusive, soit moins de 0,3 % de l’activité de la spécialité [2]. « Plafonner à 30 % une activité qui pèse 3 % ne libère aucun temps médical », résument la Société française de dermatologie (SFD) et quatre autres organisations, qui demandent le retrait du quota [2]. « Dire aux Français que les dermatologues font trop d’esthétique, c’est leur mentir », ajoute le Dr Pierre Hamann, président de l’UNESS-DV, qui fédère les équipes de soins spécialisés en dermatologie [3].

Infographie : nombre de dermatologues en activité en France de 2012 à 2026, part du temps consacrée à l'esthétique (3 %) comparée au plafond du projet de décret (30 %), et part des dermatologues de 60 ans ou plus.
Le nombre de dermatologues en activité est passé de 4 086 en 2012 à 3 698 en 2026, alors que le plafond de 30 % vise une activité qu’ils déclarent à 3 % de leur temps. Infographie : notre rédaction, d’après la DREES (RPPS 2012-2026), le communiqué de la SFD, du CEDEF, de la FFFCEDV, des FDVF et de l’UNESS-DV, et le projet de décret rapporté par l’AFP.

Le décret ne vise d’ailleurs pas que les dermatologues. Plus de 9 000 médecins pratiquent la médecine esthétique, issus pour la plupart de la médecine générale, selon les mêmes organisations [2]. Lors de l’examen du budget de la Sécurité sociale pour 2026, un rapport du Sénat citait une estimation de l’Ordre proche de 10 000 médecins, un chiffre jugé difficile à établir [8]. C’est dans ce vivier, bien plus que chez les dermatologues, que se trouvent les praticiens qui ont basculé l’essentiel de leur activité vers l’esthétique, et donc ceux que le plafond obligerait réellement à revoir leur agenda.

Délais chez le dermatologue : le goulot d’étranglement est d’abord démographique

Si l’esthétique ne pèse que quelques pour cent du temps des dermatologues, la longueur des délais tient surtout à leur nombre. Les données de la DREES, le service statistique du ministère de la Santé, tirées du répertoire des professionnels de santé, montrent un recul continu : 4 086 dermatologues en activité en 2012, 3 698 au 1er janvier 2026, soit 388 de moins (−9,5 %) [4]. Comme la population a augmenté dans le même temps, la densité est tombée de 6,26 à 5,35 dermatologues pour 100 000 habitants, une baisse de 14,5 % [4]. Les organisations de la spécialité, qui s’appuient sur l’Atlas de l’Ordre et ne retiennent que les médecins en activité régulière, avancent un recul de 17,8 % en dix ans, « la plus forte baisse de toutes les spécialités » [2].

La pyramide des âges annonce la suite. Selon la DREES, 36 % des dermatologues en activité ont 60 ans ou plus en 2026, et près d’un quart (24 %) ont dépassé 65 ans [4]. Côté formation, la spécialité a ouvert moins de postes d’internes en 2025 (102) qu’en 2015 (107), selon ses organisations [2]. Sur le terrain, l’écart est déjà très net : la Nièvre, la Meuse, l’Ariège et la Lozère ne comptent chacune qu’un seul dermatologue en activité, et Mayotte aucun [4].

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Illustration d'une salle d'attente de cabinet médical où patientent un homme âgé, une mère et son enfant, une jeune femme et une retraitée.
Illustration : enfants, adultes et seniors attendent le même spécialiste. Avec 5,35 dermatologues pour 100 000 habitants en 2026, contre 6,26 en 2012, chaque cabinet absorbe une demande plus large.

Les délais mesurés par la DREES datent de son enquête de 2016-2017 : il fallait alors en moyenne deux mois pour obtenir un rendez-vous chez un dermatologue, contre six jours chez un généraliste [7]. Avec moins de praticiens depuis, rien n’indique que l’attente se soit raccourcie. Le plafond de 30 % pourrait libérer quelques créneaux chez les rares dermatologues très engagés dans l’esthétique, mais il ne crée pas de dermatologue supplémentaire : à 3 % d’activité esthétique en moyenne, l’essentiel du temps de la profession va déjà aux soins. Pour réduire l’attente, ses organisations mettent en avant un autre outil déjà en place, la téléexpertise, qui permet à un généraliste d’envoyer la photo d’une lésion et d’obtenir un avis en quelques heures : environ 50 000 actes par an, dont près de 29 400 en 2025 dans huit équipes de soins spécialisés [2].

Qui aura encore le droit d’injecter ?

Le projet ne crée pas d’interdiction générale. Un médecin pourra continuer à pratiquer des injections d’acide hyaluronique ou de toxine botulique, à condition de rester sous le plafond de temps et, pour les nouveaux venus, d’avoir exercé cinq ans dans sa spécialité et validé la formation prévue [1]. L’idée d’une durée d’exercice préalable n’est pas nouvelle : le Sénat l’avait déjà votée en novembre 2025, lors du budget de la Sécurité sociale, pour éviter que de jeunes diplômés ne s’installent directement dans ce secteur [8].

Acide hyaluronique pour combler les sillons nasogéniens

Concrètement, la situation des patients dépendra du profil de leur praticien :

  • Le dermatologue qui fait un peu d’esthétique à côté des consultations médicales ne devrait rien changer, puisqu’il reste très en dessous du plafond.
  • Le médecin qui fait surtout de l’esthétique devra réduire cette part, et les créneaux d’injection pourraient se raréfier chez lui.
  • Le médecin qui ne fait que de l’esthétique depuis plus de cinq ans aurait trois ans pour descendre à 50 % de son temps.
  • Une personne qui n’est pas médecin reste hors la loi : en France, les injections d’acide hyaluronique à visée esthétique sont réservées aux médecins [6].

Le texte laisse aussi une question ouverte pour les dermatologues. D’après leurs organisations et Le Quotidien du Médecin, le projet ne leur reconnaît pas de « plein droit » pour ces actes, alors qu’ils figurent dans leur formation initiale, contrairement aux chirurgiens plasticiens [2][3]. Aujourd’hui, les dermatologues, chirurgiens plasticiens, ophtalmologistes, chirurgiens maxillo-faciaux et ORL peuvent pratiquer les injections de toxine botulique grâce à leur formation initiale, tandis que les autres médecins doivent passer par un diplôme interuniversitaire reconnu par l’Ordre ou une validation des acquis [10]. Pour un patient, la future liste de l’Ordre aura un intérêt pratique : vérifier qu’un médecin est bien formé au geste proposé, plutôt que se fier à un certificat affiché sur les réseaux sociaux. Avant un premier rendez-vous, les points à vérifier avant une injection d’acide hyaluronique restent les mêmes.

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Prix, sécurité, injecteurs illégaux : ce qui pourrait changer côté patients

Les actes esthétiques étant facturés librement, une offre plus rare chez certains médecins pourrait peser sur les délais et les tarifs, mais le projet ne prévoit aucune mesure sur les prix et rien ne permet d’annoncer une hausse automatique [6]. Le vrai risque mis en avant par les dermatologues est ailleurs : en réduisant l’offre légale, le décret pourrait pousser une partie des patients vers des injecteurs illégaux [2]. Les signalements d’exercice illégal de la médecine esthétique sont déjà passés de 62 en 2022 à 213 en 2025, selon leurs organisations [2].

Or ces gestes ne sont pas anodins, même réalisés par un médecin. Une injection d’acide hyaluronique peut provoquer douleurs, gonflements ou hématomes et, plus rarement, une injection accidentelle dans un vaisseau sanguin peut détruire des tissus ou entraîner des troubles de la vision ; la toxine botulique peut causer une chute temporaire de la paupière [6]. Les techniques chirurgicales, comme le lipofilling, qui réinjecte la propre graisse du patient, relèvent par ailleurs de la chirurgie esthétique, encadrée à part : elle se pratique dans des installations autorisées, par des chirurgiens qualifiés.

Lipofilling visage : restauration naturelle des volumes

Le calendrier reste à préciser : La Croix évoque un plafond applicable d’ici à 2027 [5], et ni les modalités de calcul du temps de travail, ni les contrôles, ni les sanctions en cas de dépassement n’ont été détaillés publiquement. Les organisations de dermatologie demandent une « concertation réelle » et doivent porter le sujet le 19 novembre à l’Assemblée nationale, lors d’un colloque consacré à la crise de l’accès aux soins en dermatologie [2].

Sources et références

[1] AFP / Le Figaro Santé — «30%» du temps travaillé par le médecin au maximum : le gouvernement s'apprête à réguler la médecine esthétique, 20 octobre 2026
https://sante.lefigaro.fr/medecine/30-du-temps-travaille-par-le-medecin-au-maximum-le-gouvernement-s-apprete-a-reguler-la-medecine-esthetique-20261020

[2] SFD, CEDEF, FFFCEDV, FDVF, UNESS-DV — Décret « médecine esthétique » : désigner les dermatologues ne soignera pas la pénurie, communiqué de presse commun, 22 octobre 2026
https://www.datapressepremium.com/rmdiff/2010520/SFD-CP-signataires-Contribution-nationale-decret-esthetique-VDEF1.pdf

[3] Le Quotidien du Médecin — Médecine esthétique : les dermatologues en colère contre un décret « démagogique » et « liberticide », octobre 2026
https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/medecine-esthetique-les-dermatologues-en-colere-contre-un-decret-demagogique-et-liberticide

[4] DREES — La démographie des professionnels de santé depuis 2012 : médecins, RPPS 2012-2026 (publication du 2 juillet 2026), calculs de la rédaction
https://data.drees.solidarites-sante.gouv.fr/api/explore/v2.1/catalog/datasets/la-demographie-des-professionnels-de-sante-depuis-2012/attachments/medecins_rpps_2012_2026_xlsx

[5] La Croix — Contre la pénurie de dermatologues, le gouvernement veut réguler la médecine esthétique, 23 octobre 2026
https://www.la-croix.com/sante/contre-la-penurie-de-dermatologues-le-gouvernement-veut-reguler-la-medecine-esthetique-20261023

[6] Ma Santé — Médecine esthétique : le gouvernement veut sévir face aux dérives, octobre 2026
https://ma-sante.news/medecine-esthetique-gouvernement-veut-limiter-injections-botox-liberer-temps-medical/

[7] Ouest-France — Gynéco, ophtalmo, dermato… Combien de temps pour obtenir un rendez-vous ? (étude de la DREES sur les délais d'attente 2016-2017)
https://www.ouest-france.fr/sante/gyneco-ophtalmo-dermato-combien-de-temps-pour-obtenir-un-rendez-vous-6008580

[8] Caducée.net — Médecine esthétique : le Sénat confie le sésame à l'Ordre, novembre 2025
https://www.caducee.net/actualite-medicale/16698/medecine-esthetique-le-senat-confie-le-sesame-a-l-ordre.html

[9] What's up doc — Médecine esthétique : bientôt interdit d'y consacrer plus de 30 % de son activité, octobre 2026
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/medecine-esthetique-bientot-interdit-dy-consacrer-plus-de-30-de-son-activite

[10] Fédération des médecins de France — Alerte aux praticiens : la médecine esthétique désormais sous haute surveillance, 2 janvier 2025
https://www.fmfpro.org/alerte-aux-praticiens-la-medecine-esthetique-desormais-sous-haute-surveillance/

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