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La nicotine se vend comme un produit bien-être : chez les lycéens, la cigarette seule a été divisée par 5, mais le vapotage seul multiplié par 5

Sachets, vapes au design pastel, discours « bien-être » : la nicotine se vend comme un produit naturel. En France, la cigarette recule chez les jeunes, mais chez les lycéens, le vapotage seul a été multiplié par 5 en six ans.

Relu par Antoine BOUQUET
Les mains d'une jeune femme en terrasse tiennent une boîte ronde de sachets de nicotine, à côté d'une vape lilas, d'un matcha glacé et d'un téléphone posé sur une table en marbre.
Une boîte de sachets de nicotine, une vape lilas et un matcha glacé en terrasse : c'est l'esthétique « bien-être » qu'emprunte désormais la nicotine, alors que 7,8 % des 18-29 ans vapotent chaque jour en France.

« Cigarettes are so back! » (« Les cigarettes font leur grand retour ! ») : en mai, Kylie Jenner lançait la formule dans un podcast américain, devant une audience qui se compte en centaines de millions d’abonnés. Charli XCX fume dans ses clips, Dua Lipa ou Emily Ratajkowski se mettent en scène cigarette à la main, au point qu’on parle désormais de « cigfluenceuses » [1]. Dans le même temps, un autre discours gagne les réseaux sociaux : celui qui présente la nicotine, débarrassée du tabac, comme un produit naturel qui aiderait à se concentrer et à gérer le stress [2]. Deux images flatteuses, deux promesses. Les chiffres français racontent une autre histoire : la cigarette recule toujours chez les jeunes, mais la nicotine revient par d’autres portes, plus colorées et plus discrètes.

Une nicotine sans fumée, « naturelle » et vendue pour la performance

Le changement le plus net ne vient pas des célébrités qui fument, mais des produits qui ne brûlent pas. Aux États-Unis, dans le sillage du mouvement Make America Healthy Again, des influenceurs, des podcasts et des start-up dépeignent la nicotine comme une substance « mal comprise », dont les bienfaits auraient été cachés par sa mauvaise réputation [2]. Elle se consomme alors seule, sous forme de sachets placés entre la gencive et la lèvre, ou mélangée à de la caféine et à des « nootropiques », ces substances vendues pour booster le cerveau. La pneumologue Hasmeena Kathuria, chercheuse à l’université du Wisconsin, résume le glissement : la nicotine n’est plus présentée comme la substance addictive du tabac, mais comme un produit naturel « qui pourrait servir à tout » [2].

Le design fait le reste. Les dispositifs prennent la forme de clés USB, de tubes de rouge à lèvres ou de boîtes de bonbons, et les arômes (fruits, bonbons, thé au lait, menthe) masquent l’amertume de la nicotine [4]. Les vidéos de déballage publiées par des influenceurs sur TikTok ou Instagram font circuler ces objets comme des accessoires de mode [4]. Le marché suit : selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 23 milliards de sachets de nicotine ont été vendus dans le monde en 2024, 50 % de plus que l’année précédente, avec des dosages qui peuvent atteindre 150 mg [5].

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Ces promesses se laissent confronter, une par une, à ce que montrent les études chez l’être humain [2] :

Ce que promet le discoursCe que montrent les études
La nicotine est « naturelle »Elle existe à l’état de traces dans la tomate ou la pomme de terre, mais c’est le principal moteur de la dépendance au tabac et à la vape.
Elle aide à se concentrerUn gain bref de vigilance chez certains, mais pas d’amélioration chez les personnes en bonne santé ; chez les fumeurs, le « gain » efface souvent le manque.
Elle calme le stressUn plaisir passager ; à long terme, elle dérègle la réponse au stress, et l’arrêt est associé à moins d’anxiété et de symptômes dépressifs.
Elle protège du vieillissementDes pistes chez l’animal ou en laboratoire, aucune démonstration chez l’être humain contre la démence, Alzheimer ou Parkinson.

En France, la cigarette continue de reculer chez les moins de 30 ans

Si l’on regarde ce que fument vraiment les jeunes, le « retour de flamme » reste une affaire d’images. Dans le dernier Baromètre de Santé publique France, 18,4 % des 18-29 ans fument tous les jours en 2024, contre 29,3 % en 2021 : une baisse de 37 % en trois ans [6]. À 17 ans, l’enquête ESCAPAD comptait 15,6 % de fumeurs quotidiens en 2022, contre 25,1 % en 2017, et seuls 3 % des 15-16 ans fumaient chaque jour en 2024 [6].

L’enquête EnCLASS de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), menée en 2024 auprès de 11 000 collégiens et lycéens, confirme la tendance : le tabagisme quotidien ne concerne plus que 0,9 % des collégiens et 5,6 % des lycéens [7]. L’OFDT parle même de « premières générations sans tabac en perspective » [7].

Infographie : part des lycéens qui fument ou vapotent chaque jour en 2018 et 2024, consommation des 18-29 ans en 2024 et ce que disent les études sur la nicotine.
Chez les lycéens, la cigarette seule a été divisée par 5 entre 2018 et 2024, pendant que la vape seule était multipliée par 5. Infographie : Centre CLÉA, d’après l’OFDT et Santé publique France.

La nicotine, elle, passe désormais par la vape

La baisse du tabac ne signifie pas une baisse de la nicotine. Chez les lycéens, le vapotage quotidien est passé de 2,8 % en 2018 à 6,8 % en 2024 : il dépasse désormais le tabagisme quotidien [8]. Le détail des usages est plus parlant encore. Entre 2018 et 2024, la part de lycéens qui fument chaque jour sans vapoter a été divisée par 5, de 15,5 % à 2,9 %, tandis que celle des lycéens qui vapotent chaque jour sans fumer a été multipliée par 5, de 0,8 % à 4,0 % [8]. En lycée professionnel, 11,1 % des élèves vapotent tous les jours, deux fois plus qu’en lycée général et technologique (5,3 %) [8].

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Pour l’OFDT, la cigarette électronique n’est donc pas, chez ces adolescents, un moyen de quitter le tabac : elle devient « de plus en plus un produit complémentaire voire exclusif, signe d’un marketing qui cible les jeunes » [8]. Elle est même souvent le premier contact avec la nicotine : parmi les lycéens qui ont essayé les deux, 39,6 % ont commencé par la vape en 2024, contre 28,9 % en 2018 [8]. Les puffs, ces vapes jetables aux couleurs vives interdites à la vente depuis février 2025, ont joué un rôle central : 39,4 % des lycéens en avaient déjà essayé une en 2024, soit 85,5 % de ceux qui avaient déjà vapoté [8]. Chez les jeunes adultes, la vague est aussi visible : 7,8 % des 18-29 ans vapotent tous les jours et 35,5 % ont déjà essayé une puff [6].

Ce que la vape fait aux poumons sur la durée reste en partie à établir. Une étude menée sur des tissus humains et chez le hamster montrait par exemple que certaines perturbations pulmonaires persistent après l’arrêt de l’exposition, sans donner encore de délai de récupération pour les vapoteurs.

Cigarette électronique bleu foncé posée sur une table en bois près d’une fenêtre.

Un risque qui paraît plus petit quand l’objet est joli

Le design pastel et les arômes sucrés jouent sur un point précis : la perception du danger. Dans l’enquête EnCLASS, seuls 15,3 % des lycéens estiment que fumer de temps en temps présente un risque important pour la santé [7]. Les arômes, rappelle le portail vietnamien qui relaie les alertes de l’OMS, rendent « familier et inoffensif » un produit addictif [4]. Et les mêmes adolescents demandent de l’aide : en Suède, dans le comté d’Uppsala, où le snus blanc et la vape progressent, un rapport régional publié en octobre montre que les jeunes veulent davantage d’informations sur les risques et le soutien des adultes pour résister à la nicotine [3].

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Illustration : trois jeunes assis sur un muret regardent leur téléphone, une boîte ronde et une vapoteuse à la main, entourés de volutes stylisées qui rappellent la fumée.
Sur les écrans, la nicotine circule comme un accessoire de style : c’est par les réseaux sociaux que les sachets et les vapes atteignent directement les adolescents.

Le cerveau adolescent est justement le plus sensible. À cet âge, la nicotine peut modifier les circuits qui interviennent dans l’attention, l’apprentissage et la récompense, ce qui augmente le risque de dépendance [2]. Elle active aussi le système nerveux de la réaction « combat ou fuite » : le cœur accélère, la tension monte et le sommeil se dégrade [2].

Les sachets de nicotine sont interdits en France depuis le 1er avril 2026

La France a choisi une réponse radicale pour les produits oraux. Depuis le 1er avril 2026, les sachets, billes, gommes et pastilles de nicotine ne peuvent plus être vendus, achetés, détenus ni consommés, à l’exception des substituts nicotiniques utilisés pour arrêter de fumer [9]. Le 13 juillet 2026, le Conseil d’État a jugé ce décret conforme au droit en tant qu’il interdit l’offre, la vente, l’achat et l’usage de ces produits ; il a en revanche saisi la Cour de justice de l’Union européenne sur la partie qui interdit aussi leur fabrication, leur transport et leur exportation [10]. Les produits de vapotage, eux, restent en vente, mais toute publicité directe ou indirecte en leur faveur est interdite par le code de la santé publique [12].

Reste la seule nicotine réellement utile pour la santé : celle des patchs, gommes et pastilles prescrits ou conseillés pour arrêter de fumer, qui atténuent le manque et facilitent le sevrage [2]. Hors de ce cadre, consommer de la nicotine expose à la dépendance [2]. La demande existe : en 2024, 55 % des fumeurs quotidiens disaient vouloir arrêter, et chez les 18-29 ans, 28,2 % avaient tenu au moins une semaine sans tabac dans l’année [6]. Le Mois sans tabac, dont c’est la onzième édition, propose en novembre un accompagnement gratuit et personnalisé à ceux qui veulent tenter l’arrêt [11].

Sources et références

[1] Le Monde — Retour de flamme de la cigarette dans l'imaginaire de la « gen Z », 23 octobre 2026
https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2026/10/23/retour-de-flamme-de-la-cigarette-dans-l-imaginaire-de-la-gen-z_6798950_4497916.html

[2] Hasmeena Kathuria (université du Wisconsin-Madison) / The Conversation, repris par RTBF — La dangereuse stratégie marketing qui veut transformer la nicotine en produit de bien-être, 22 octobre 2026
https://www.rtbf.be/article/la-dangereuse-strategie-marketing-qui-veut-transformer-la-nicotine-en-produit-de-bien-etre-11802493

[3] Tobaksfakta — Unga vill ha vuxnas hjälp att stå emot nikotin (rapport du comté d'Uppsala), 22 octobre 2026
https://tobaksfakta.se/unga-vill-ha-vuxnas-hjalp-att-sta-emot-nikotin/

[4] Vietnam.vn — Cigarettes nouvelle génération : derrière leur apparence « séduisante » se cache un risque sanitaire dévastateur, octobre 2026
https://www.vietnam.vn/fr/thuoc-la-the-he-moi-phia-sau-ve-ngoai-bat-mat-la-nguy-co-tan-pha-suc-khoe

[5] Organisation mondiale de la santé — L'OMS met en garde les marques de sachets de nicotine qui ciblent les jeunes alors que les ventes explosent, 15 mai 2026
https://www.who.int/fr/news/item/15-05-2026-who-warns-nicotine-pouch-brands-targeting-youth-as-sales-surge

[6] Santé publique France — Baromètre de Santé publique France : résultats de l'édition 2024 (chapitres tabagisme et vapotage), décembre 2025, calculs de la rédaction
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/cadic_files/documents/spf00006371.pdf

[7] OFDT — Les usages de substances psychoactives chez les collégiens et les lycéens, résultats EnCLASS 2024, 2026
https://www.ofdt.fr/publication/2026/les-usages-de-substances-psychoactives-chez-les-collegiens-et-les-lyceens

[8] OFDT — Évolution du vapotage chez les collégiens et les lycéens entre 2014 et 2024, avril 2026, calculs de la rédaction
https://www.ofdt.fr/publication/2026/evolution-du-vapotage-chez-les-collegiens-et-les-lyceens-entre-2014-et-2024-2673

[9] Service-public.gouv.fr — Plusieurs produits à base de nicotine interdits en France à partir du 1er avril 2026, mis à jour le 12 mars 2026
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A18450

[10] Conseil d'État — Analyses du 1er au 15 juillet 2026 : CE, 13 juillet 2026, Société Dean & Simmons France et autres, n° 509446
https://www.conseil-etat.fr/decisions-de-justice/jurisprudence/analyses-de-jurisprudence/fiches-mensuelles-d-analyse-de-jurisprudence/analyses-du-conseil-d-etat-du-1er-au-15-juillet-2026

[11] Santé publique France — Mois sans tabac 2026 : ouverture des inscriptions
https://www.santepubliquefrance.fr/presse/mois-sans-tabac-2026-ouverture-des-inscriptions

[12] Légifrance — Code de la santé publique, article L. 3513-4
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000033678346

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