À 37 ans, Anne-Laure vient d’apprendre qu’elle a un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Pour cette habitante de Reims, qui cherchait depuis une dizaine d’années une explication à son mal-être, le mot posé par le psychiatre a d’abord été un soulagement : « Pendant 2 ou 3 jours, j’étais en mode… Purée quoi ! Enfin ! », raconte-t-elle à France 3 [1]. Autour d’elle pourtant, la même phrase revient : « De toute façon, c’est le nouveau truc à la mode. » Sa réponse : « J’ai pas envie d’être à la mode moi. Si on m’avait laissé le choix, j’aurais jamais voulu en avoir un ! »
Le soupçon s’appuie sur une hausse réelle. Mais quand on regarde les chiffres de l’Assurance maladie et les estimations de la Haute Autorité de santé (HAS), le tableau ressemble moins à une vogue qu’à un retard que la France commence à combler, avec des patients qui attendent encore à la porte des consultations.
Onze fois plus d’adultes remboursés de méthylphénidate qu’en 2014
Le méthylphénidate (Ritaline et ses équivalents), médicament de première intention du TDAH selon la HAS [8], sert de thermomètre. D’après les données ouvertes Open Medic de l’Assurance maladie, 10 049 personnes de 20 ans et plus en ont été remboursées en 2014. Elles étaient 114 537 en 2025, soit 11,4 fois plus. Chez les moins de 20 ans, le nombre de patients est passé de 51 410 à 182 997, une multiplication par 3,6 [6]. Ce sont exactement les ordres de grandeur cités par France 3 [1].

Le basculement est net : en 2014, les adultes ne représentaient que 16 % des patients traités. En 2025, ils en représentent 39 %. Une partie de ce saut tient à une règle qui a changé. Jusqu’en 2021, le méthylphénidate n’était pas autorisé pour démarrer un traitement chez l’adulte : il pouvait seulement être poursuivi chez ceux qui l’avaient reçu adolescents. L’Agence du médicament a étendu l’autorisation de la Ritaline LP aux adultes le 13 avril 2021 [7], et son remboursement chez l’adulte est effectif depuis le 2 juin 2022 [10]. Des personnes qui n’avaient jamais eu accès au médicament ont donc pu l’obtenir.
En ce moment
Autre signe que la hausse ne vient pas de nulle part : chez les adultes, les femmes sont désormais plus nombreuses que les hommes à être traitées (62 623 contre 51 898 en 2025), alors que les garçons restent largement majoritaires chez les plus jeunes [6]. « Les jeunes filles vont plutôt manifester de l’inattention, et être qualifiées de rêveuses », explique à France 3 le Dr Guillaume Lorin, psychiatre spécialisé dans le TDAH de l’adulte à l’Établissement public de santé mentale (EPSM) de la Marne. Elles sont « moins souvent diagnostiquées » et « souvent, on les rattrape à l’âge adulte » [1].
Un rattrapage plus qu’une mode, selon les chiffres disponibles
« On est sur un sous-diagnostic du TDAH au niveau national », résume le Dr Lorin [1]. La HAS le disait déjà en 2021 : en France, le trouble est « très largement sous diagnostiqué chez l’adulte » [7]. Elle estime qu’il concerne 2,5 à 2,9 % des adultes. Rapporté aux 53,6 millions de personnes de 20 ans et plus recensées par l’Insee au 1er janvier 2026 [9], cela représente 1,3 à 1,6 million d’adultes. En ajoutant les enfants et adolescents (3 à 5 % selon la HAS), on arrive à environ 2 millions de personnes, et non 2,5 à 3 millions comme l’avancent certaines reprises.
Face à cette estimation, les 114 537 adultes remboursés en 2025 représentent 7 à 9 % des adultes concernés (calcul de la rédaction). Tous n’ont pas besoin d’un médicament, mais l’écart montre que même après la hausse, une grande majorité des adultes avec un TDAH ne sont ni traités ni, sans doute, diagnostiqués.
Cela ne veut pas dire que chaque personne qui se reconnaît dans une vidéo a un TDAH. « Avec les réseaux sociaux, le TDAH peut apparaître comme tendance chez certains jeunes qui se reconnaissent dans les symptômes », reconnaît la Dr Martina Traykova, psychiatre à l’EPSM de la Marne. Elle rappelle que le TDAH est « un diagnostic clinique aux critères bien établis », dont les symptômes perturbent la vie sociale et professionnelle sur le long terme [1]. En Charente, le Dr Louis-Adrien Delarue, médecin à Angoulême, constate lui aussi « un surcroît de diagnostics » et des patients qui « ont besoin d’entrer dans des cases » [4].
Les autotests en ligne entretiennent la confusion. Le Dr Jean-Baptiste Verley, psychiatre au centre hospitalier Camille-Claudel, invite à les lire avec recul : un test « fortement négatif » rend un TDAH très improbable, mais un test positif, « même très positif », ne permet pas de le prédire de manière fiable [4]. Un questionnaire sert à repérer, il ne remplace pas l’examen d’un médecin.

Pourquoi le TDAH passe si longtemps inaperçu chez l’adulte
Un enfant agité se remarque en classe. Un adulte, lui, a souvent appris à compenser, voire à cacher ses difficultés. Le trouble se manifeste alors moins par l’agitation que par des signes faciles à prendre pour des traits de caractère [1][2][4] :
- des oublis répétés et des affaires égarées ;
- des difficultés à s’organiser, à commencer ou à finir des tâches peu stimulantes ;
- une attention qui varie, avec des périodes très efficaces et d’autres où tout coûte ;
- de l’impulsivité et des émotions difficiles à réguler ;
- une gêne durable dans les études, le travail ou la vie personnelle.
Enfant, Anne-Laure réussissait « extrêmement bien » à l’école. Elle compensait ses oublis par des stratégies, comme vérifier qu’elle n’avait rien perdu à chaque changement de pièce [1]. Adulte, son TDAH a été masqué pendant près de dix ans par une anxiété et des troubles obsessionnels compulsifs. « Les troubles associés au TDAH […] vont être plus visibles que le TDAH lui-même », observe la Dr Traykova [1]. Ce cas n’a rien d’isolé : selon les données reprises par la HAS, 34 % des adultes avec un TDAH ont aussi un trouble anxieux et 22 % un trouble de l’humeur, comme une dépression [7]. Cathy, aide-soignante en Charente, a ainsi traversé des épisodes de dépression et longtemps été décrite comme simplement « anxieuse » avant que le diagnostic ne tombe [4].

Le diagnostic repose sur la parole, pas sur une machine. Il est posé par un psychiatre ou un neurologue formé au TDAH [4], au fil de plusieurs entretiens. Le médecin s’appuie sur des questionnaires et des entretiens structurés, et cherche à savoir si les difficultés existaient déjà dans l’enfance : le manuel diagnostique américain (DSM-5) exige un tableau significatif avant 12 ans [7]. Il doit aussi écarter d’autres explications. Un manque de fer, une apnée du sommeil ou un dérèglement de la thyroïde peuvent donner des symptômes proches [4]. Aucun examen d’imagerie ni aucune prise de sang ne permet de confirmer un TDAH : la HAS le rappelle dans ses recommandations de 2024, rédigées pour les enfants et adolescents [8]. Une IRM ne fait donc pas partie du diagnostic. Les contrôles du cœur, comme la tension et la fréquence cardiaque, relèvent du suivi d’un éventuel traitement [7]. Un bilan chez un neuropsychologue peut aider, mais la HAS ne le juge pas nécessaire pour poser le diagnostic [8].
Encore faut-il trouver un médecin. Le généraliste peut orienter, mais la première prescription de méthylphénidate est réservée aux spécialistes [4]. Or la HAS reconnaissait en 2021 que « peu de médecins sont formés pour la prise en charge de patients adultes », avec des délais de consultation « très longs » [7]. Interrogée par Charente Libre, Christine Getin, de l’association HyperSupers TDAH France, parle d’« un goulet d’étranglement pour arriver au diagnostic » [4]. En Île-de-France, l’Assurance maladie s’est même inquiétée auprès des médecins d’une hausse de 122 % du nombre de patients traités entre 2021 et 2025. Dans le Grand Est, un centre de ressources TDAH doit bientôt cartographier l’offre de soins, former les soignants et prendre en charge les situations complexes. Les Drs Lorin et Traykova en préparent l’antenne rémoise, à l’EPSM de la Marne [1].
Ce que coûte un TDAH qui n’est pas repéré
L’enjeu dépasse la gêne au quotidien. Une méta-analyse publiée en octobre dans JAMA Network Open a rassemblé 19 études portant sur près de 16 millions de personnes [5]. Par rapport aux personnes sans TDAH, celles qui en ont un présentent un risque de décès toutes causes confondues plus élevé de 71 % [3][5] :
| Cause de décès | Risque chez les personnes avec un TDAH |
|---|---|
| Toutes causes | +71 % |
| Suicide | +89 % |
| Blessures accidentelles ou volontaires | +55 % |
| Causes naturelles (maladies) | +27 % |
Il s’agit d’une association, pas d’une preuve que le trouble cause directement ces décès, et les études rassemblées diffèrent beaucoup entre elles : certaines repèrent le TDAH par un diagnostic, d’autres par un questionnaire ou un score génétique [5]. Les chercheurs avancent plusieurs pistes : l’impulsivité et la prise de risques, l’exclusion sociale et les difficultés économiques, mais aussi davantage de tabac, d’alcool, de maladies cardiovasculaires ou de diabète, et un suivi médical plus compliqué [3].
Chez les personnes qui prenaient un médicament contre le TDAH, le risque de décès était inférieur de 25 % [5]. Ce résultat repose sur seulement 3 des 19 études [3]. Lucy Corrigan, coautrice à l’université de Liverpool, rappelle que le médicament n’est qu’une partie de la prise en charge, et que le TDAH n’empêche pas de vivre longtemps et en bonne santé lorsqu’il est bien accompagné [3].

Pour Anne-Laure, le diagnostic n’a rien réglé du jour au lendemain. Mais les « mots posés » lui permettent de se sentir « légitime à rencontrer des difficultés » et d’organiser des aménagements. « Je découvre mes propres difficultés quoi », résume-t-elle [1]. La HAS ne dit pas autre chose : chez l’adulte, le diagnostic a « un effet thérapeutique en soi » par le soulagement qu’il procure, et il ne doit pas conduire systématiquement à un médicament [7].
Sources et références
[1] Collin Sctrick / France 3 Grand Est — « J'aurais jamais choisi d'en avoir un » : le TDAH chez l'adulte est-il un effet de mode ?, 22 octobre 2026
https://france3-regions.franceinfo.fr/grand-est/marne/reims/j-aurais-jamais-choisi-d-en-avoir-un-le-tdah-chez-l-adulte-un-effet-de-mode-3436926.html
[2] Laetitia Reboulleau / Cosmopolitan — Quels sont les signes d'alerte du TDAH ?, 21 octobre 2026
https://www.cosmopolitan.fr/quels-sont-les-signes-d-alerte-du-tdah,2167531.asp
[3] Stanislas Deve / Pourquoi Docteur — Pourquoi le TDAH est-il associé à un risque de mortalité plus élevé ?, 21 octobre 2026
https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/56084-Pourquoi-TDAH-est-il-associe-risque-mortalite-eleve
[4] Antoine Beneytou / Charente Libre — Trouble de l'attention : le parcours du combattant pour un diagnostic en Charente, 19 octobre 2026
https://www.charentelibre.fr/sante/trouble-de-l-attention-la-parole-se-libere-mais-les-psychiatres-manquent-en-charente-31052421.php
[5] Corrigan L, Heywood L, Stewart GR et al. — Mortality Among People With Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder: A Systematic Review and Meta-Analysis, JAMA Network Open, octobre 2026
https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2026.39448
[6] Assurance Maladie — Open Medic, bases complémentaires ATC5 par âge et sexe, 2014, 2021 et 2025 (méthylphénidate, N06BA04)
https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/open-medic-base-complete-sur-les-depenses-de-medicaments-interregimes/
[7] Haute Autorité de santé — Trouble du neurodéveloppement / TDAH : repérage, diagnostic et prise en charge des adultes, note de cadrage, novembre 2021
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3302485/fr/trouble-du-neurodeveloppement/-tdah-reperage-diagnostic-et-prise-en-charge-des-adultes-note-de-cadrage
[8] Haute Autorité de santé — Trouble du neurodéveloppement / TDAH : diagnostic et interventions thérapeutiques auprès des enfants et adolescents, 2024
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3302482/fr/trouble-du-neurodeveloppement/-tdah-diagnostic-et-interventions-therapeutiques-aupres-des-enfants-et-adolescents
[9] Insee — Population par sexe et groupe d'âges au 1er janvier 2026
https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381474
[10] HyperSupers – TDAH France — Ritaline LP chez l'adulte, un traitement enfin remboursé !
https://www.tdah-france.fr/Ritaline-LP-chez-l-adulte-un-traitement-enfin-rembourse.html







