Une solution de lavage des yeux relevée à 1,95 € dans une pharmacie et à 8,50 € dans une autre : pour les médicaments sans ordonnance non remboursables, dont le prix est libre, l’écart entre officines peut dépasser le quadruple [1]. Ce constat, documenté par l’Autorité de la concurrence, revient au premier plan avec la nouvelle campagne publicitaire d’E.Leclerc, qui réclame une fois de plus le droit de vendre ces médicaments dans ses parapharmacies, « à prix E.Leclerc » [2][3]. Pour le patient, la question utile n’est pas seulement de savoir si le supermarché ferait mieux, mais ce qu’il paie déjà, et pourquoi le prix change autant d’un comptoir à l’autre.
Médicaments sans ordonnance : jusqu’à 4 fois le prix pour la même boîte
Dans son avis de 2019 sur la distribution du médicament, l’Autorité de la concurrence a rassemblé les relevés disponibles [1]. Celui de l’association Familles Rurales, publié en décembre 2017 sur 14 médicaments et 83 pharmacies, montrait qu’un même produit variait en moyenne du simple au triple selon l’officine. Le Dacryum, une solution de lavage des yeux, allait de 1,95 € à 8,50 €, soit plus de 4 fois plus cher. Sur les 14 références, deux seulement restaient sous un rapport de 1 à 2.
L’UFC-Que Choisir aboutissait au même ordre de grandeur en novembre 2017, dans 772 officines de 16 agglomérations : l’Actifed Rhume Jour et Nuit s’achetait de 2,99 € à 9,10 € [1]. Et ces écarts ne tenaient pas seulement à la distance : dans une même ville, le même médicament pouvait coûter jusqu’à 2,3 fois plus cher d’une pharmacie parisienne à l’autre, 2 fois à Lille et 2,5 fois au Mans. En 2013 déjà, l’Autorité avait relevé le Carbolevure Adulte entre 2,25 € et 11,95 € selon les officines visitées [1].

Ces chiffres sont des écarts maximaux. L’Ordre national des pharmaciens fait valoir que la grande majorité des officines pratiquent des prix situés dans « une fourchette assez ramassée », et la Fédération des syndicats pharmaceutiques a contesté la représentativité de l’échantillon de Familles Rurales [1]. L’Autorité a jugé que ces objections ne remettaient pas en cause des constats corroborés par plusieurs sources : selon elle, ces écarts persistent [1].
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Pourquoi le prix change autant d’un comptoir à l’autre
Une partie de l’explication est commerciale. Les pharmacies n’achètent pas ces médicaments au même prix : un laboratoire peut accorder à une officine des remises allant jusqu’à 50 % du prix fabricant sur les médicaments non remboursables, et une pharmacie liée par un partenariat avec un fabricant sera moins chère sur son produit contre le rhume, quand sa voisine le sera sur celui d’un autre laboratoire [1][4].
L’autre partie tient au manque d’information. Le code de déontologie des pharmaciens interdit de démarcher la clientèle, ce qui empêche en pratique une officine de mettre en avant ses prix bas, et le patient compare peu : dans son avis de 2013, l’Autorité notait que près de 60 % des consommateurs ne comparaient pas les prix des médicaments sans ordonnance entre pharmacies [1]. Même l’affichage obligatoire est mal respecté. Après plus de 1 600 contrôles menés à partir de juillet 2015, la répression des fraudes (DGCCRF) a relevé en juin 2017 que 972 officines présentaient au moins un manquement aux règles d’information sur les prix, plus de trois sur cinq [1].
Pour l’Autorité, protégées par cette opacité, les pharmacies les moins compétitives ne sont pas incitées à baisser leurs prix, et les plus compétitives ne peuvent pas le faire savoir [1]. C’est pourquoi elle recommandait d’autoriser l’affichage de prix bas, y compris en ligne, en même temps qu’une ouverture encadrée de la vente.
Doliprane et médicaments remboursables : un prix plafond, facturé partout
Tous les médicaments achetés sans ordonnance ne relèvent pas de cette liberté. Une boîte remboursable, comme le Doliprane et de nombreux médicaments au paracétamol, a un prix maximal fixé par les pouvoirs publics, même lorsque le patient l’achète sans prescription. Depuis la suppression de la vignette en juillet 2014, la pharmacie peut la vendre moins cher, mais lors de ses contrôles, la DGCCRF a constaté que toutes facturaient ce plafond, et que beaucoup ignoraient même qu’elles avaient le droit de descendre en dessous [1].
Or ces boîtes pèsent lourd. « En France, plus de la moitié des achats de médicaments sans ordonnance concernent des médicaments remboursables, dont le prix est identique dans toutes les pharmacies », souligne Luc Besançon, délégué général de NèreS, l’association des laboratoires de l’automédication, qui se dit « surpris que Leclerc puisse proposer des prix différents sur ces médicaments là » [2]. Toujours selon NèreS, la France est le deuxième pays le moins cher d’Europe pour ces produits, avec 3,99 € en moyenne par boîte, derrière les Pays-Bas (3,78 €) [2]. Les écarts de prix concernent donc surtout l’autre moitié du rayon : sirops, collyres, crèmes, pastilles et autres produits non remboursés.

Ce que réclame la campagne d’E.Leclerc
Dans son spot « Ça va passer », diffusé à la télévision, sur YouTube et sur les réseaux sociaux, l’enseigne avance que 6 Français sur 10 ont déjà renoncé à acheter des médicaments sans ordonnance faute de moyens [2][3]. Le chiffre vient d’une étude Ifop réalisée en avril 2023 pour le laboratoire Biogaran, sur l’effet de l’inflation [2]. Le 17 octobre, E.Leclerc a aussi publié une enquête de son observatoire des nouvelles consommations sur le même thème [5].
La demande se heurte au Code de la santé publique, qui réserve aux pharmacies la vente de tous les médicaments, avec ou sans ordonnance [2][3]. Ce monopole n’est pas une formalité pour la profession. « Le médicament n’est pas un bien de consommation, mais un bien de soin », répond Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), qui rappelle qu’au comptoir, le pharmacien conseille et oriente parfois vers le médecin [3]. Selon NèreS, la première raison pour laquelle les patients renoncent à se soigner est la complexité du système de santé, citée par 55 % des Français, les raisons économiques arrivant à moins de 20 % [2].
Le débat n’est pas neuf. En 2019, l’Autorité de la concurrence avait proposé d’ouvrir la vente d’un nombre limité de médicaments à prescription facultative aux parapharmacies et à la grande distribution, à des conditions strictes : un pharmacien diplômé présent sur toute l’amplitude horaire, un espace dédié et une caisse séparée [6]. Le gouvernement avait écarté la proposition dans la foulée [3].
En Italie et au Portugal, des prix plus bas en grande surface
Pour estimer ce qui changerait, l’Autorité s’est appuyée sur les deux pays qui ont ouvert ce marché sous conditions [1]. En Italie, où la vente hors officine est autorisée depuis 2006, l’association de consommateurs Altroconsumo a suivi 24 médicaments dans 142 points de vente : dix ans plus tard, ils restaient 10 % moins chers en moyenne dans la grande distribution qu’en pharmacie. Entre 2006 et 2016, leur prix a baissé de 1 % dans les hypermarchés et augmenté de 10,9 % dans les officines, pour une inflation d’environ 16 %. Au Portugal, ouvert en 2005, l’association Deco Proteste a relevé en 2016 des prix 13 % plus bas en hypermarché qu’en officine, alors que les pharmacies y conservent près de 80 % du marché de l’automédication.

Ces résultats ne font pas l’unanimité. L’Ordre des pharmaciens cite une étude de l’agence italienne du médicament selon laquelle les dépenses des Italiens en automédication ont augmenté de 9,7 % entre 2006 et 2013, alors que leur consommation baissait de 7,4 % ; l’Autorité répond que les fabricants avaient relevé leurs prix sur la période et que la grande distribution n’avait pas suivi cette hausse [1]. Pierre-Olivier Variot avance de son côté qu’une étude chiffre le prix moyen des antalgiques à 2,70 € en France, contre 4,60 € en Espagne et 10,20 € en Italie, où des parapharmacies Leclerc vendent déjà des médicaments [3]. En France, les acteurs de la grande distribution disaient en 2019 pouvoir vendre 10 à 15 % moins cher que les pharmacies [1].
Avant d’acheter : l’étiquette, puis l’utilité du produit
En attendant une éventuelle réforme, le patient dispose déjà d’un levier. Depuis un arrêté du 28 novembre 2014, la pharmacie doit afficher ou étiqueter le prix des médicaments exposés en libre accès, informer sur ceux rangés derrière le comptoir par une étiquette ou un catalogue, et tenir à disposition un document qui explique comment ces prix sont fixés [1]. Pour une boîte non remboursable achetée souvent, comparer deux officines proches peut suffire à mesurer l’écart, puisque les relevés montrent des différences au sein d’une même ville.

Le prix ne dit rien, en revanche, de ce que vaut le produit. Le mois dernier, 60 Millions de consommateurs a passé au crible une centaine de remèdes vendus sans ordonnance et n’en a jugé qu’environ 15 % à la fois efficaces et sûrs [7], un résultat déjà détaillé dans notre article sur l’enquête de 60 Millions. Parmi les produits épinglés figurent des pastilles contre le mal de gorge dont l’anesthésiant peut provoquer des troubles de la déglutition, alors que la douleur passe souvent seule en quelques jours [7].
Sources et références
[1] Autorité de la concurrence — Avis n° 19-A-08 du 4 avril 2019 relatif aux secteurs de la distribution du médicament en ville et de la biologie médicale privée (points 406 à 428 et 876 à 885)
https://www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/2019-05/19a08.pdf
[2] Le Moniteur des pharmacies — Prix des médicaments : Leclerc n'a toujours pas avalé la pilule du monopole officinal, octobre 2026
https://www.lemoniteurdespharmacies.fr/business/retail/grande-distribution/prix-des-medicaments-leclerc-na-toujours-pas-avale-la-pilule-du-monopole-officinal
[3] RMC — Cette enseigne veut vendre des médicaments et irrite les pharmaciens : « Ce n'est pas un bien de consommation et c'est déjà bon marché », 27 octobre 2026
https://rmc.bfmtv.com/actualites/economie/cette-enseigne-veut-vendre-des-medicaments-et-irrite-les-pharmaciens-ce-n-est-pas-un-bien-de-consommation-et-c-est-deja-bon-marche_AV-202610270361.html
[4] Autorité de la concurrence — Avis n° 13-A-24 du 19 décembre 2013, fiche 1 : les recommandations retenues
https://www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/MED_fiche1_reco_19dec13.pdf
[5] Le Quotidien du Pharmacien — Nouvelle offensive de E.Leclerc, sur fond d'enquête, octobre 2026
https://www.lequotidiendupharmacien.fr/medicament-parapharmacie/medicament/nouvelle-offensive-de-eleclerc-sur-fond-denquete
[6] Autorité de la concurrence — Synthèse de l'avis 19-A-08 du 4 avril 2019
https://www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/synthese_avis_sante_4avril19.pdf
[7] 60 Millions de consommateurs — Automédication : trop d'indésirables parmi les 100 produits étudiés, 17 septembre 2026
https://www.60millions-mag.com/sante-bien-etre/article/automedication-trop-dindesirables-parmi-les-100-produits-etudies-20260917/








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