Trois témoignages, trois villes, la même scène. À Sète, Éloïse Haquet raconte à Midi Libre la « petite boule » sentie au sein droit en début de grossesse, en 2021 : un premier examen rassurant, un contrôle fixé trois mois plus tard, puis le diagnostic d’un cancer du sein triple négatif, très agressif [5]. En Saône-et-Loire, Alexandrine confie à Info-Chalon avoir appris son cancer à sept mois de grossesse, lors d’une échographie mammaire [6]. Une troisième mère, 38 ans, a découvert une grosseur de 3 centimètres sur 4 sous la douche, à huit mois et demi, et reçu le compte rendu de sa biopsie en pleine salle de travail, selon son récit à Marie Claire repris par Peaches [7].
Ces histoires, publiées à la fin d’Octobre rose, ont un point commun que décrivent les recommandations des gynécologues-obstétriciens : pendant la grossesse, le sein change tellement qu’une boule passe facilement pour un effet des hormones. C’est précisément ce réflexe qui retarde le diagnostic d’un cancer du sein associé à la grossesse, un cancer rare mais qui se soigne, souvent sans renoncer au bébé.
Cancer du sein et grossesse : 1 grossesse sur 3 000 à 1 sur 10 000
Le cancer du sein est le premier cancer diagnostiqué chez la femme enceinte. Selon les recommandations françaises sur sa prise en charge, publiées sous l’égide du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), il complique 1 grossesse sur 3 000 à 1 sur 10 000 [1]. Les médecins parlent de cancer du sein « associé à la grossesse » lorsqu’il est découvert pendant la grossesse ou dans l’année qui suit l’accouchement.
Sur ce périmètre élargi, le CNGOF estime que la situation concerne 350 à 750 femmes chaque année en France [1], soit, par un calcul simple de la rédaction, une à deux nouvelles situations par jour. Environ 10 % des femmes de moins de 40 ans qui apprennent qu’elles ont un cancer du sein sont enceintes au moment du diagnostic, et l’âge moyen tourne autour de 34 ans [1].
En ce moment
Pour le CNGOF, cette coïncidence est en grande partie fortuite. La grossesse peut en revanche accélérer, à court terme, la croissance de cellules qui avaient déjà commencé à se transformer, avant de jouer un rôle protecteur à long terme [1]. Surtout, ces situations deviennent plus fréquentes pour une raison mécanique : on a des enfants plus tard, à un âge où le risque de cancer du sein augmente [1]. Chez les trentenaires, ce cancer progresse d’ailleurs depuis 1990, comme nous l’expliquions dans notre article sur la hausse de 63 % des cas chez les femmes de 30 ans.

Pourquoi le diagnostic arrive souvent tard
Pendant la grossesse, les seins grossissent, se gorgent de sang et se tendent pour préparer l’allaitement. Ces transformations rendent la palpation difficile, et, comme l’écrit le CNGOF, le diagnostic de cancer est « rarement envisagé tant par le praticien que par la patiente » [1]. Résultat : le délai entre les premiers signes et le diagnostic varie de 2 à 15 mois, et ces cancers ont 2,5 fois plus de risque d’être découverts à un stade avancé que chez une femme qui n’est pas enceinte [1]. Dans environ 70 % des cas, la maladie a déjà atteint les ganglions au moment du diagnostic [1].
Le signe le plus fréquent est aussi le plus simple : une masse indolore, retrouvée dans 82 à 95 % des cas [1]. Le fait que la boule ne fasse pas mal ne rassure donc pas. L’histoire d’Éloïse montre aussi l’intérêt de ne pas laisser filer un contrôle prévu : la même semaine, son père venait de faire un AVC et elle apprenait que son bébé avait un pied bot. Elle a hésité à repousser l’échographie du sein, puis l’a maintenue [5].
Les signes qui doivent faire consulter sont les mêmes qu’en dehors de la grossesse. L’Institut national du cancer (INCa) cite l’apparition d’une boule, une modification de la peau, un changement de forme du mamelon ou de l’aréole et une modification de la forme du sein [2]. Le CNGOF y ajoute, chez la femme enceinte [1] :
- un écoulement par un seul orifice du mamelon, surtout s’il contient du sang ;
- une atteinte de la peau du sein ;
- un ganglion sous le bras, parfois pris à tort pour une glande mammaire accessoire.
La sage-femme, le gynécologue ou le médecin traitant qui suit la grossesse peut examiner les seins et prescrire les examens. L’échographie mammaire est l’examen de première intention et peut être réalisée à tous les termes, sans risque pour la mère ni pour le fœtus [1]. Si un cancer est suspecté, une mammographie avec protection abdominale et une biopsie restent possibles pendant la grossesse comme pendant l’allaitement [1].

Ce qu’on peut soigner avant la naissance
Le principe posé par les recommandations françaises est clair : traiter une femme enceinte le plus possible comme on la traiterait en dehors de la grossesse [1]. En dehors de la radiothérapie du sein, la plupart des traitements d’un cancer du sein localisé ne sont pas contre-indiqués. Et l’interruption de grossesse ne se justifie pas par le cancer lui-même, puisqu’elle n’améliore pas le pronostic de la mère [1].
Le calendrier, lui, dépend du terme au moment du diagnostic :
| Traitement | Pendant la grossesse | Après la naissance |
|---|---|---|
| Chirurgie | Possible, y compris au 1er trimestre | Si elle n’a pas été faite avant |
| Chimiothérapie | Contre-indiquée au 1er trimestre, possible aux 2e et 3e | Poursuite ou début selon le plan |
| Radiothérapie | Reportée | Réalisée après l’accouchement |
| Hormonothérapie | Reportée | Débutée après l’accouchement |
Aux 2e et 3e trimestres, la chimiothérapie à base d’anthracyclines n’a pas montré de « conséquences materno-fœtales majeures selon les données actuellement disponibles », écrit le CNGOF [1]. Au 1er trimestre, elle est contre-indiquée, ce qui expose à un retard de traitement si la grossesse se poursuit. Si une chirurgie qui conserve le sein est possible, elle est donc faite d’emblée [1]. La date de l’accouchement est programmée ensemble par l’oncologue et l’obstétricien, le plus souvent au-delà de 35 semaines d’aménorrhée, pour limiter les risques pour le bébé [1].
Les témoignages de cette semaine collent à ce schéma. Diagnostiquée au milieu de sa grossesse, Éloïse a été opérée puis a reçu ses chimiothérapies enceinte de six à sept mois. « C’est plus compliqué d’être traitée en début de grossesse, là c’était au milieu », résume-t-elle. Son accouchement a été déclenché un mois avant le terme, et la radiothérapie est venue après [5]. Alexandrine a commencé sa chimiothérapie enceinte, puis l’a poursuivie chaque semaine pendant les deux premiers mois de sa fille, Eugénie, dont la prise de sang à la naissance était normale [6].
Des données encore minces, mais qui progressent
Les recommandations françaises datent de décembre 2008 et précisaient déjà que les taxanes et les thérapies ciblées manquaient de recul pendant la grossesse [1]. Depuis, la Société européenne d’oncologie médicale (ESMO) a réuni 24 experts de 13 pays pour un consensus publié en 2023, relayé par l’INCa. Ses auteurs rappellent qu’il n’existe que peu de preuves sur ce sujet, parce que les essais randomisés y sont impossibles, et que les progrès obtenus hors grossesse ne se transposent pas toujours, puisqu’il faut tenir compte à la fois de la mère et de l’enfant à naître [3].
Chaque molécule se discute donc au cas par cas. En juin 2026, l’Institut Curie a analysé plus de 3 000 déclarations de pharmacovigilance concernant des femmes enceintes exposées à des traitements anticancéreux entre 2009 et 2022. Certaines molécules y apparaissent associées à des retards de croissance du bébé, à des troubles sanguins à la naissance, à des infections ou à certaines malformations, avec des risques qui semblent plus marqués lors d’une exposition au premier trimestre [4]. Ces signaux, issus de déclarations, servent à guider la surveillance plutôt qu’à mesurer un risque précis. C’est l’une des raisons pour lesquelles le CNGOF juge indispensable une prise en charge par une équipe pluridisciplinaire d’un centre expert, qui décide du bon moment pour chaque traitement [1].

Après la naissance, le parcours continue souvent longtemps. La mère de 38 ans a enchaîné six mois de chimiothérapie, une mastectomie avec reconstruction, trois semaines de radiothérapie et devrait suivre cinq à dix ans d’hormonothérapie [7]. Alexandrine, elle, regrette surtout le manque d’informations sur les effets secondaires et de récits de femmes passées par une chimiothérapie enceinte : c’est pour que d’autres femmes en trouvent, dit-elle, qu’elle a accepté de témoigner [6].
Sources et références
[1] Groupe français d'étude des cancers gynécologiques et de la grossesse, sous l'égide de la SFOG, de la SFCP et du CNGOF — Prise en charge des cancers du sein en cours de grossesse, recommandations publiées le 16 décembre 2008
https://oncologik.fr/uploads/files/Public_Cancer_sein_et_grossesse_CNGOF2008.pdf
[2] Institut national du cancer — Cancers du sein : les prévenir et les détecter tôt
https://www.cancer.fr/toute-l-information-sur-les-cancers/se-faire-depister/les-depistages/depistage-du-cancer-du-sein/prevenir-et-depister-tot
[3] Institut national du cancer, Nota Bene Cancer n° 574 — ESMO Expert Consensus Statements on the management of breast cancer during pregnancy (PrBC), Annals of Oncology, 2023
https://en-www.cancer.fr/professionnels-de-sante/veille/nota-bene-cancer/bulletin-n-574/esmo-expert-consensus-statements-on-the-management-of-breast-cancer-during-pregnancy-prbc
[4] Institut Curie — Grossesse et cancer du sein : les complications maternelles et fœtales de la chimiothérapie, 1er juin 2026
https://curie.fr/actualite/grossesse-et-cancer-du-sein-les-complications-maternelles-et-foetales-de-la
[5] Midi Libre — « J'avais peur pour mon enfant » : enceinte, elle découvre un cancer du sein agressif et subit de lourdes chimios pour survivre, 27 octobre 2026
https://www.midilibre.fr/2026/10/27/javais-peur-pour-mon-enfant-enceinte-elle-decouvre-un-cancer-du-sein-agressif-et-subit-de-lourdes-chimios-pour-survivre-13609508.php
[6] Info-Chalon — « J'étais enceinte de 7 mois quand j'ai appris mon cancer du sein » : le témoignage bouleversant d'Alexandrine, 26 octobre 2026
https://www.info-chalon.com/articles/2026/10/26/115083/j-etais-enceinte-de-7-mois-quand-j-ai-appris-mon-cancer-du-sein-le-temoignage-bouleversant-d-alexandrine/
[7] Peaches — En plein accouchement, cette jeune maman apprend qu'elle a un cancer du sein : ce détail ignoré change tout, 28 octobre 2026
https://www.peaches.fr/astro/en-plein-accouchement-cette-jeune-maman-apprend-quelle-a-un-cancer-du-sein-ce-detail-ignore-change-tout-237678.html







