Dans la vidéo, le professeur Francis Berenbaum, rhumatologue spécialiste de l’arthrose, en blouse dans son bureau, vante « une formule maison simple » qui régénérerait les articulations « sans injection, sans bistouri ». Ce n’est pas lui : c’est un deepfake, une vidéo truquée par intelligence artificielle, qui se termine par un lien vers un prétendu remède miracle [4]. C’est exactement le type de contenu que vise l’Observatoire de la désinformation en santé, installé mercredi 21 octobre par la ministre de la Santé, Stéphanie Rist [1].
L’outil était promis depuis avril 2025 et figurait dans la stratégie nationale contre la désinformation en santé présentée le 12 janvier 2026 [5][6]. Son lancement s’accompagne d’une enquête qui chiffre, pour la première fois à cette échelle, ce que les fausses informations font faire aux Français [2].
L’Observatoire de la désinformation en santé : veiller, analyser, répondre
L’Observatoire n’a pas vocation à juger chaque publication une par une. Le ministère lui confie trois missions [1] :
- publier des baromètres réguliers pour mesurer l’évolution de la désinformation en santé ;
- mener des travaux d’analyse, de recherche et des revues de la littérature scientifique ;
- repérer les phénomènes émergents et partager ces connaissances avec les soignants, les médias et le grand public.
Il pourra aussi animer des groupes de travail sur l’éducation critique à l’information, l’intelligence artificielle ou la responsabilité des plateformes. Un conseil scientifique adossé au Haut Conseil de la santé publique (HCSP) doit garantir la rigueur de ses travaux [1].
La partie la plus visible est un dispositif dit d’« infovigilance », sur le modèle de la pharmacovigilance qui surveille les effets des médicaments. Le ministère, les agences régionales de santé (ARS) et les opérateurs publics repèrent les fausses informations, des experts indépendants évaluent leur dangerosité, puis des contenus de décryptage sont diffusés sur Santé.fr et sur les réseaux sociaux [1]. Pour cette riposte, le ministère a ouvert une chaîne TikTok, « Le Check-Up », où des professionnels de santé démontent les idées reçues en vidéos courtes. « Nous répondrons en quasi-direct aux posts viraux véhiculant de la désinformation », a promis Stéphanie Rist [4].
En ce moment
Les moyens restent la principale question. Aucune enveloppe spécifique n’a été débloquée : la veille repose sur la direction de la communication du ministère [5]. Le pharmacologue Mathieu Molimard, coauteur d’un rapport remis au gouvernement en janvier, juge inutile de courir derrière un flux de fausses informations sans moyens ; les experts réclamaient plutôt une plateforme de signalement pour les soignants et une réponse judiciaire [5]. « Ce n’est pas un crime de désinformer directement », regrette de son côté la professeure Suzette Delaloge, présidente de l’Institut du cancer [4].
Premiers chiffres : 91 % des Français déjà exposés, un sur trois a déjà retardé une consultation
L’enquête menée en mars 2026 par Toluna Harris Interactive pour le ministère, auprès de 2 061 personnes de 15 ans et plus, donne la mesure du problème [2]. 91 % des Français disent avoir déjà été exposés à une information de santé fausse ou trompeuse, 38 % au moins une fois par mois et 18 % au moins une fois par semaine. Et 34 % déclarent ne pas savoir comment vérifier une information [1].
Le plus inquiétant tient dans ce que ces informations font faire. Après une information fausse ou trompeuse, une part proche d’un Français sur trois a déjà adopté chacun de ces comportements [2] :
| Après une fausse information de santé, a déjà… | Part des Français |
|---|---|
| testé un autre traitement avant de consulter | 35 % |
| remis en cause l’avis d’un soignant | 35 % |
| retardé une consultation médicale | 34 % |
| modifié, interrompu ou arrêté un traitement prescrit | 32 % |
Ces pourcentages portent sur l’ensemble des Français interrogés, pas seulement sur ceux qui ont suivi un mauvais conseil. Les plus jeunes sont les plus touchés : 74 % des 15-24 ans disent avoir déjà cru une fausse information de santé, et 51 % en avoir déjà suivi une recommandation, contre 15 % des 65 ans et plus [2]. Les 15-24 ans le déclarent donc 3,4 fois plus souvent que leurs aînés (calcul de la rédaction).
Ces contenus se croisent d’abord sur les réseaux sociaux (67 % des personnes exposées) et les vidéos en ligne (42 %). Parmi ceux qui en voient sur les réseaux, 62 % citent Facebook et 50 % TikTok [2]. Rapporté à l’ensemble des Français, cela fait environ 3 personnes sur 10 qui citent TikTok parmi les endroits où elles tombent le plus souvent sur des intox santé (calcul de la rédaction, ordre de grandeur). En face, la confiance va aux soignants : 92 % des Français font confiance à l’information donnée par un médecin, 90 % à celle d’un pharmacien, et 18 % seulement à ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux [2].

Pourquoi la santé attire autant les vendeurs de fausses informations
La santé est le domaine qui rapporte le plus : selon l’enquête de franceinfo, 40 % des fausses informations portent sur ce sujet [4]. « La santé est vraiment le sujet de premier choix parce qu’on a beaucoup plus de chances que les gens relaient votre désinformation parce que ça touche à vos émotions, à vos peurs », explique Mathieu Molimard [4]. À l’origine de ces contenus, on trouve moins des convaincus que des personnes qui en tirent de l’argent.
Les modèles sont variés. Après Francis Berenbaum, l’infectiologue Renaud Piarroux et Serge Hercberg, le père du Nutri-Score, ont eux aussi vu leur visage détourné ; chaque vidéo se conclut par « Cliquez sur le bouton tant que la vidéo est encore disponible et découvrez la vérité », qui renvoie vers un produit [4]. Un livre présentant le bleu de méthylène, un colorant, comme « un nouvel espoir contre le cancer » s’est vendu à plus de 23 000 exemplaires, sans fondement scientifique établi. D’autres comptes ne vendent rien en apparence, mais les vues elles-mêmes rapportent : en industrialisant ces contenus sur plusieurs chaînes, certains acteurs peuvent engranger des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros, selon Adel Mebarki, cofondateur de la start-up Foresight Data agency [4].
C’est aussi pour cela que la riposte est difficile. Quand un compte est fermé, il suffit d’en ouvrir un autre quelques minutes plus tard [4], et les fils de recommandation enchaînent les vidéos sans laisser beaucoup d’occasions de s’arrêter pour vérifier.

5 réflexes pour vérifier une info santé vue sur TikTok
Le ministère résume les bons gestes en quatre mots : vérifier ses sources, croiser les informations, privilégier les sources reconnues, demander conseil à un professionnel de santé [1]. Face aux vidéos décrites plus haut, ils se traduisent en cinq réflexes concrets.
- Vérifier qui parle vraiment. Une blouse blanche et un visage connu ne prouvent rien : les deepfakes imitent des professeurs réels. Cherchez si ce médecin a tenu ces propos sur son compte officiel, sur le site de son hôpital ou dans un média.
- Regarder ce que la vidéo vous fait faire. Un lien vers un produit, un livre, un code promo ou une formule du type « tant que la vidéo est encore disponible » signale une vente : l’urgence sert à vous faire cliquer avant de réfléchir.
- Se méfier de ce qui remplace un traitement. « Aussi efficace qu’une opération », « sans médicament » : 32 % des Français ont déjà modifié, interrompu ou arrêté un traitement prescrit après une fausse information [2]. Un traitement ne se change pas sur la foi d’une vidéo, sans en parler à celui qui l’a prescrit.
- Croiser avec une source reconnue. Tapez l’affirmation dans un moteur de recherche avec « Santé.fr » ou « Ameli » : l’espace Décryptage de Santé.fr et la chaîne « Le Check-Up » publient justement des réponses aux idées reçues [1]. Une affirmation qu’aucune source reconnue ne reprend doit rester une affirmation.
- Montrer la vidéo à un médecin ou à un pharmacien. Ce sont les sources en qui les Français ont le plus confiance (92 % et 90 %) [2], et ils peuvent dire en quelques minutes si le produit ou le conseil pose un problème avec votre situation ou vos traitements.

Ces réflexes valent aussi pour les produits eux-mêmes : un médicament ou un injectable acheté hors du circuit de la pharmacie peut ressembler en tout point à l’original sans en être un.

Pour l’Observatoire, le premier test viendra de ses propres baromètres réguliers : ils diront si la part des Français exposés, et surtout celle qui retarde un soin ou arrête un traitement après une fausse information, recule. Le quiz annoncé sur Santé.fr, qui doit apprendre à repérer les fausses informations et le rôle des algorithmes dans leur diffusion, sera proposé par sessions régulières [1].
Sources et références
[1] Ministère de la Santé — Le ministère de la Santé déploie de nouveaux outils pour lutter contre la désinformation en santé, communiqué du 21 octobre 2026 (reproduit par l'Ordre national des pharmaciens)
https://www.ordre.pharmacien.fr/les-communications/focus-sur/les-actualites/le-ministere-de-la-sante-deploie-de-nouveaux-outils-pour-lutter-contre-la-desinformation-en-sante
[2] Toluna Harris Interactive pour le ministère de la Santé — Les Français et la désinformation en santé, enquête en ligne du 6 au 12 mars 2026, 2 061 personnes de 15 ans et plus
https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/presentation-toluna-les_francais-et-la-desinformation-en-sante.pdf
[3] Ministère de la Santé — L'Observatoire de la désinformation en santé
https://sante.gouv.fr/grands-dossiers/observatoire-de-la-desinformation-en-sante/article/l-observatoire-de-la-desinformation-en-sante-433434
[4] franceinfo — ENQUÊTE. « Ça touche à vos émotions, à vos peurs » : le juteux business de la désinformation en matière de santé, 26 octobre 2026
https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/ca-touche-a-vos-emotions-a-vos-peurs-le-juteux-business-de-la-desinformation-en-matiere-de-sante_8233162.html
[5] Génération NT — La désinformation médicale tue à petit feu, et l'État pense régler le problème sur TikTok, octobre 2026
https://www.generation-nt.com/actualites/desinformation-medicale-etat-tiktok-2083272
[6] info.gouv.fr — Le Gouvernement lance une stratégie nationale contre la désinformation en santé, 12 janvier 2026
https://www.info.gouv.fr/actualite/la-gouvernement-lance-une-strategie-nationale-pour-lutter-contre-la-desinformation-en-sante







