Un risque sanitaire n’a pas besoin de surgir en une nuit pour bouleverser des vies. La Commission du Lancet présentée le 11 octobre 2026 au World Health Summit de Berlin retient l’hypertension, l’obésité, le tabac et le vieillissement en mauvaise santé parmi les grandes menaces du siècle, aux côtés des pandémies ou des conflits. Son travail porte sur 204 pays et territoires, jusqu’en 2100. Ce rapprochement mérite l’attention : la lenteur d’une menace ne dit rien de la place qu’elle prendra dans nos vies. [1, 2]
Ce qui s’accumule compte aussi, même sans crise visible
Une crise aiguë concentre l’attention sur un événement, une date, une réponse à organiser. Les risques chroniques posent un problème différent : leurs effets s’inscrivent dans la durée et concernent des populations successives. Dans son entretien à L’Express, le professeur Hechmi Louzir, membre de la Commission, souligne que ces menaces entraînent déjà des pertes de santé importantes et peuvent se renforcer mutuellement pendant des décennies. [3]
Il serait donc trompeur de réserver le mot « prévention » à la préparation d’une prochaine catastrophe. La continuité du soin et la possibilité de réduire des risques installés font aussi partie de la protection collective. Le défaut de spectacle devient même un handicap politique : comme l’explique Hechmi Louzir, les priorités immédiates peuvent repousser les décisions dont les effets se verront plus tard.
Faut-il alors opposer le suivi de la tension à la préparation aux pandémies ? Ce serait manquer le raisonnement de la Commission. Elle cherche des capacités de protection capables de durer et de servir face à plusieurs menaces. Prendre au sérieux les risques chroniques élargit la prévention, sans retirer leur urgence aux crises.
Des années de santé perdues, pas un palmarès des dangers
Pour rendre visibles ces effets étalés dans le temps, les chercheurs utilisent les DALY, des années de vie en bonne santé perdues par décès prématuré ou incapacité. Cet indicateur tient compte de la durée de vie, mais aussi de la santé pendant cette vie. Il évite de faire disparaître du bilan les années vécues avec des limitations. [1]
La Commission s’intéresse plus précisément à la part de cette perte de santé qui pourrait être évitée. Pour chaque menace, elle compare un meilleur futur plausible et un pire futur plausible, puis mesure leur écart cumulé entre 2025 et 2100. Elle décrit ainsi une marge d’action collective, et non un destin individuel.

L’IHME avance ainsi 23,1 milliards d’années de santé potentiellement préservables pour la catégorie « obésité » sur cet horizon. Ce chiffre ne désigne ni des milliards de malades ni autant de décès. Surtout, dans le résumé de la Commission, cette catégorie associe un indice de masse corporelle élevé, une alimentation défavorable et une activité insuffisante : la réduire au seul poids modifierait le sens de l’estimation. [1, 2]
Ces valeurs ne composent pas un classement automatique des urgences. Les menaces se recoupent, leurs incertitudes diffèrent et leurs effets sont inégalement répartis. Additionner leurs estimations ou retenir seulement le chiffre le plus élevé donnerait une fausse impression de précision. Une décision de santé doit aussi tenir compte des personnes exposées et des moyens réellement disponibles pour les protéger.

Prévenir l’obésité ne peut pas se limiter à surveiller les corps
Le choix d’une catégorie aussi large change la question posée. Si l’alimentation et l’activité entrent dans l’analyse, une réponse centrée uniquement sur la balance laisse de côté une partie du problème. Et si les inégalités de revenus et le faible niveau d’instruction figurent eux aussi dans les menaces retenues, la prévention ne peut pas reposer sur la seule volonté de chacun.
Le résumé de la Commission insiste sur trois dimensions qui distribuent les dommages de façon inégale : [1]
- L’exposition : les populations ne rencontrent pas toutes les mêmes risques.
- La vulnérabilité : une exposition comparable ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences.
- La capacité à faire face : les ressources pour absorber un choc ou poursuivre un suivi diffèrent.
Ce cadre invite à juger la prévention autrement que par le nombre de messages diffusés. Une information compréhensible compte, mais son utilité dépend aussi de la possibilité d’agir et d’accéder aux services. La Commission demande précisément que les systèmes de santé atteignent les populations disposant de moins de ressources, plutôt que de concentrer les protections chez celles qui sont déjà les mieux desservies. [2]

Vivre plus longtemps ne veut pas toujours dire gagner autant de santé
Un autre résultat éclaire l’enjeu du suivi durable. Dans le scénario de référence, qui prolonge les tendances des principaux facteurs étudiés, l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé progressent généralement. Mais la seconde augmente moins vite : les populations vieillissantes vivraient davantage d’années avec une incapacité chronique. Il s’agit d’une projection mondiale, pas d’un pronostic pour chaque personne. [1]
Cette différence oblige à regarder au-delà de la seule longévité. Pour le lecteur, l’enjeu concret est aussi la place que prendront les limitations dans la vie quotidienne. Pour les systèmes de santé, c’est la capacité à accompagner des besoins prolongés, et pas seulement à intervenir lors d’un épisode aigu. La prévention et l’accompagnement ne sont pas deux tâches concurrentes : ils répondent à deux dimensions du même avenir sanitaire.
Une protection durable exige des moyens qui durent
La Commission appelle à financer la prévention, l’anticipation et la préparation dans le fonctionnement ordinaire des systèmes de santé, plutôt qu’à dépendre de réponses ponctuelles aux crises. Elle propose aussi d’investir dans l’innovation lorsque les outils existants sont insuffisants, en prévoyant un accès équitable. Ce sont des orientations internationales, pas l’annonce d’un nouveau parcours de soins en France. [2]
Le suivi des menaces devrait lui aussi devenir régulier. Le Lancet Monitor of 21st Century Global Threats to Health proposé aurait pour rôle de réévaluer les risques à mesure que les données changent et de transmettre ces connaissances aux décideurs, y compris hors du secteur sanitaire. Les priorités pourraient ainsi évoluer avec les connaissances, au lieu de rester attachées à une photographie prise en 2026. [2, 3]
Sources et références
[1] Commission Lancet — résumé exécutif original diffusé par IHME
https://www.healthdata.org/research-analysis/library/lancet-commission-21st-century-global-threats-health
[2] IHME — communiqué du 11 octobre 2026
https://www.healthdata.org/news-events/newsroom/news-releases/new-lancet-commission-provides-roadmap-protect-economies
[3] Hechmi Louzir — entretien avec Yohan Blavignat, L’Express, diffusé par Orange le 14 octobre 2026
https://actu.orange.fr/monde/pr-hechmi-louzir-the-lancet-les-pires-scenarios-pour-l-avenir-de-l-humanite-ne-sont-pas-inevitables-l-express-CNT000002sMToq.html





