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Phtalates, bisphénols et QI à 3 ans : derrière le lien observé pendant la grossesse, les limites des restrictions sur 6 substances

Une étude associe une exposition prénatale plus élevée à un mélange de six substances à un QI plus bas à 3 ans. Nous expliquons l’écart moyen observé et comparons les restrictions françaises et européennes, avec leurs exceptions.

Relu par Antoine BOUQUET
Un biberon en verre, un petit flacon de parfum et une barquette de légumes en plastique posés sur un plan de travail de cuisine.
Un biberon en verre, un flacon de parfum et une barquette alimentaire en plastique sur un plan de travail évoquent les usages alimentaires et cosmétiques concernés par l’exposition aux phtalates et aux bisphénols.

Une exposition plus élevée à un mélange de phtalates et de bisphénols au troisième trimestre de grossesse est associée à un QI plus bas chez les enfants à 3 ans. Publiée le 20 octobre dans Environmental Health Perspectives, une étude menée avec l’Inserm chiffre cet écart à −2,86 points par quartile d’exposition supplémentaire. Il s’agit d’une association observée dans une cohorte, pas d’une perte mesurée chez chaque enfant. [1]

Pour les familles, l’enjeu dépasse le choix d’une boîte alimentaire. Nous avons rapproché les six substances étudiées des textes français et européens : les restrictions existent, mais leurs périmètres diffèrent. Le contraste mérite l’attention, notamment pour le DEP, dont le marqueur urinaire était le plus concentré parmi les phtalates mesurés dans l’enquête française Esteban.

−2,86 points de QI : un écart moyen par palier d’exposition

Un quartile correspond à un classement en quatre groupes de taille égale, des expositions les plus faibles aux plus fortes. Le résultat décrit l’écart moyen de QI associé au passage au palier supérieur pour le mélange des six substances. Ce n’est donc ni une comparaison entre enfants « exposés » et « non exposés », ni une baisse de 2,86 points pour une quantité précise de plastique utilisée.

Pour le QI global, l’intervalle de crédibilité à 95 % va de −5,05 à −0,91 point. Il traduit l’incertitude de l’estimation. Le score visuo-spatial présente un écart de −2,79 points. Le résultat verbal est plus fragile : −1,95 point, avec un intervalle allant de −3,84 à 0,00. Sa borne atteint zéro, contrairement à celle du QI global. [1]

En ce moment

380 familles suivies, avec des prélèvements répétés

Les chercheurs ont analysé 380 paires mère-enfant de la cohorte SEPAGES, recrutée entre 2014 et 2018 dans la région grenobloise. Les prélèvements urinaires ont été répétés pendant la grossesse et la petite enfance, jusqu’à 21 échantillons par semaine lors des périodes de recueil. C’est un atout pour des substances dont les concentrations dans l’organisme varient rapidement. À 3 ans, un neuropsychologue a évalué les enfants avec un test standardisé de Wechsler. [1, 2]

L’analyse tient compte du niveau d’études des parents et de la durée d’allaitement. Sa méthode bayésienne utilise les résultats d’études antérieures pour guider les estimations, tout en dépendant de ces connaissances. Ces enfants suivis dans une région, avec un QI mesuré à 3 ans, ne permettent pas d’attribuer une baisse individuelle à une substance ni de prédire le QI à l’âge adulte. [1, 2]

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Quatre substances sur six sont aussi associées seules à un QI plus bas

Les six substances ont été retenues après une revue des travaux toxicologiques et épidémiologiques. Dans les analyses individuelles, le bisphénol A et trois phtalates, DEP, DnBP et DiBP, sont associés à des scores plus bas au troisième trimestre. Les marqueurs urinaires de ces trois phtalates s’appellent respectivement MEP, MnBP et MiBP. Le bisphénol S et le DEHP ne présentent pas cette association individuelle dans les modèles rapportés. [1]

Ce classement répond à une question scientifique précise, pas à celle de tous les dangers possibles. Il ne suffit donc pas à décider quels produits autoriser. Les auteurs plaident pour une réglementation par classe de substances. Nous retenons surtout la nécessité de regarder les règles au-delà du seul bisphénol A : son statut ne résume pas celui des autres composés du mélange.

Notre tableau des règles applicables aux six substances

Le tableau que nous avons établi à partir de Légifrance et d’EUR-Lex distingue les usages concernés et leurs exceptions. En France, la loi de 2012 a prévu la suspension des contenants alimentaires avec BPA dès 2013 pour les nourrissons et jeunes enfants, puis en 2015 pour les autres. [3] Le règlement européen de 2024 élargit l’interdiction dans les matériaux alimentaires et retire le BPS de la liste autorisée dans les plastiques alimentaires. [4] Pour trois phtalates, l’entrée 51 de REACH fixe un seuil dans les matières plastifiées. [5]

SubstanceCe qui est encadréExceptions ou limites
Bisphénol A (BPA)Contenants alimentaires en France. Interdiction européenne d’utilisation dans les matériaux alimentaires couverts par le règlement 2024/3190. [3, 4]Délais transitoires et dérogations techniques, notamment pour certaines membranes de filtration et certains revêtements de grandes cuves, sous conditions.
Bisphénol S (BPS)Retrait de la liste des substances autorisées dans les plastiques alimentaires. [4]Périmètre alimentaire, avec un régime d’autorisations spécifiques pour les bisphénols dangereux. Pas une interdiction générale de tous les usages.
DEHPRestriction dès 0,1 % en poids de matière plastifiée, seul ou combiné aux autres phtalates de l’entrée 51. Tubulures interdites en pédiatrie, néonatologie et maternité depuis juillet 2015 en France. [3, 5]La restriction générale REACH exclut notamment alimentation, dispositifs médicaux et équipements électriques, couverts par d’autres textes.
DEPAucun des textes que nous avons examinés ne le restreint.Absent de l’entrée 51. Ce constat porte sur ces textes, pas sur toute réglementation possible.
DnBP (DBP)Restriction dès 0,1 % en poids de matière plastifiée, seul ou combiné aux autres phtalates de l’entrée 51. [5]Mêmes exceptions sectorielles que pour le DEHP dans la restriction générale.
DiBPRestriction dès 0,1 % en poids de matière plastifiée, seul ou combiné aux autres phtalates de l’entrée 51. [5]Mêmes exceptions sectorielles que pour le DEHP dans la restriction générale.
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Depuis juillet 2020, la restriction générale sur ces phtalates concerne la mise sur le marché d’articles, au-delà des règles sur les jouets et la puériculture. Elle prévoit aussi des exceptions pour certains usages industriels, agricoles ou extérieurs sans contact prolongé avec la peau ou les muqueuses, des véhicules et leurs pièces sous conditions, ainsi que les articles déjà commercialisés avant cette date. Une exemption de ce dispositif n’équivaut pas à une absence de règles dans le secteur concerné. [5]

Comparaison des six substances étudiées : famille, association individuelle au QI, restrictions et données Esteban sur le MEP
Les six substances étudiées n’ont ni les mêmes associations individuelles au QI, ni les mêmes restrictions selon leurs usages. Infographie : notre rédaction, d’après Environmental Health Perspectives, Légifrance, EUR-Lex et Santé publique France.

Pour le BPA, l’interdiction européenne comporte encore des transitions

L’échéance générale européenne du 20 juillet 2026 n’a pas fait disparaître tous les objets concernés. Certains emballages à usage unique bénéficient d’un délai jusqu’au 20 janvier 2028. Ceux commercialisés dans les délais peuvent ensuite être remplis pendant douze mois, et les aliments emballés vendus jusqu’à épuisement des stocks. Des objets réutilisables couverts par les transitions peuvent rester sur le marché jusqu’au 20 janvier 2029. [4]

Le décret français du 30 juillet 2026 rattache ces obligations européennes au code de la consommation. [6] Les expositions de SEPAGES ont, elles, été mesurées avant ce nouveau cadre européen. L’étude éclaire donc les effets possibles d’expositions anciennes, tandis que les prochaines mesures d’imprégnation devront documenter l’évolution après les restrictions.

Planche à découper turquoise rayée et tasse de thé avec un sachet sur fond corail.

Le marqueur du DEP arrive en tête dans les données françaises Esteban

Dans Esteban, les mesures de 2014-2016 portaient sur 500 enfants et 897 adultes. Le MEP, marqueur du DEP, présentait les concentrations moyennes géométriques les plus élevées parmi les marqueurs de phtalates : 51,2 µg/g de créatinine chez les enfants et 71,4 chez les adultes. Cette unité rapporte la mesure à un indicateur de dilution des urines. Santé publique France décrit le MEP comme un marqueur de l’utilisation des cosmétiques et produits d’hygiène. [7]

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Le rapprochement est frappant : le DEP figure parmi les substances associées seules à un QI plus bas, son marqueur était le plus concentré dans cette enquête nationale, et aucun des textes que nous avons examinés ne le restreint. C’est un angle mort de ce périmètre réglementaire, pas un classement de toxicité fondé sur les concentrations urinaires.

Moins de cosmétiques et de plastique chauffé : les leviers proposés

Claire Philippat, chercheuse Inserm et dernière autrice, propose d’utiliser moins de cosmétiques et de limiter les aliments emballés dans du plastique, particulièrement lorsqu’ils sont chauffés. Les substances étudiées sont peu persistantes dans l’organisme : réduire leurs sources pourrait faire diminuer rapidement les doses internes. L’étude ne chiffre toutefois pas un gain de QI associé à ces gestes. [2]

Illustration à la gouache d’une femme enceinte rangeant des aliments dans des bocaux en verre dans sa cuisine
Une femme enceinte range des aliments dans des bocaux en verre : cette illustration à la gouache accompagne le conseil de limiter les aliments emballés dans du plastique, surtout lorsqu’ils sont chauffés.
Femme échangeant avec une médecin lors d’une consultation dans un cabinet lumineux

L’exposition alimentaire peut aussi commencer avant la cuisine familiale. Le rapport de Santé publique France décrit une contamination possible lors de la préparation des aliments, par les ingrédients ou les équipements utilisés. Changer le récipient chez soi ne modifie pas ces étapes de production : c’est précisément sur ces sources en amont que les restrictions collectives peuvent agir. [7]

Sources et références

[1] Mustieles V. et al., Environmental Health Perspectives — Mixture of Plasticizer Chemicals and Child Intelligence: A Weight-of-Evidence and Meta-Analysis-Informed Bayesian Approach in a Cohort with Improved Exposure Assessment, 20 octobre 2026
https://doi.org/10.1021/EHP.6c00297

[2] Inserm — L’exposition pendant la grossesse à certains phtalates et phénols pourrait être associée à une diminution du QI des enfants à 3 ans, 20 octobre 2026
https://presse.inserm.fr/lexposition-pendant-la-grossesse-a-certains-phtalates-et-phenols-pourrait-etre-associee-a-une-diminution-du-qi-des-enfants-a-3-ans/73531/

[3] Légifrance — Loi n° 2012-1442 visant à la suspension de la fabrication, de l’importation, de l’exportation et de la mise sur le marché de tout conditionnement à vocation alimentaire contenant du bisphénol A, 24 décembre 2012
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000026830015

[4] Commission européenne, EUR-Lex — Règlement (UE) 2024/3190 relatif à l’utilisation du bisphénol A et d’autres bisphénols dans certains matériaux et objets destinés au contact alimentaire, 19 décembre 2024
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32024R3190

[5] Commission européenne, EUR-Lex — Règlement (UE) 2018/2005 modifiant l’annexe XVII de REACH en ce qui concerne les phtalates DEHP, DBP, BBP et DIBP, 17 décembre 2018
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32018R2005

[6] Légifrance — Décret n° 2026-714 relatif à l’utilisation du bisphénol A et d’autres bisphénols et dérivés de bisphénols dans certains matériaux et objets destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires, 30 juillet 2026
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054594366

[7] Santé publique France — Imprégnation de la population française par les phtalates. Programme national de biosurveillance, Esteban 2014-2016, septembre 2019
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/213577_spf00001249.pdf

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