Le dîner concentre souvent toutes les attentes quand les nuits sont hachées. Dans un entretien publié par L’Internaute le 12 octobre 2026, la chercheuse en nutrition Marie-Pierre St-Onge invite pourtant à regarder plus largement l’alimentation et à « privilégier les aliments à base de plantes, les aliments végétaux ». Ce conseil remet en lumière une question plus intéressante qu’un classement d’aliments du soir : ce que l’on mange pendant la journée est-il lié à la continuité et à la profondeur de la nuit suivante ? [1]
Deux études, publiées en 2016 et en 2025, apportent des éléments de réponse différents. L’une explore notamment les liens entre fibres, graisses saturées, sucres et sommeil en laboratoire. L’autre suit les repas et les nuits de jeunes adultes dans leur vie courante. Elles orientent le regard vers la composition alimentaire globale, sans établir un menu capable de traiter les réveils nocturnes.
Une nuit plus longue n’est pas forcément une nuit moins hachée
Dire que l’on « dort mieux » peut recouvrir plusieurs changements. Pour comprendre les résultats alimentaires, trois dimensions méritent d’être séparées :
- La durée est le temps effectivement passé à dormir, et non simplement le temps passé au lit.
- La continuité décrit un sommeil plus ou moins interrompu. Une nuit fragmentée n’est pas nécessairement beaucoup plus courte.
- La profondeur concerne les stades du sommeil, notamment le sommeil lent profond, distinct du sommeil léger.
Le délai d’endormissement répond encore à une autre question : combien de temps faut-il pour s’endormir ? Cette distinction change la lecture d’un résultat. Dans l’étude de 2016, la durée de sommeil ne diffère pas entre les situations alimentaires comparées, alors que la place du sommeil lent profond et le délai d’endormissement changent. S’arrêter au nombre d’heures aurait donc laissé de côté une partie de ce que les chercheurs observaient. [2]
En ce moment
En 2016, fibres, graisses saturées et sucres ne racontent pas la même chose
Les 26 participants avaient entre 30 et 45 ans, un poids normal et dormaient habituellement entre sept et neuf heures par nuit. L’étude d’origine comportait des phases de sommeil court et habituel, mais l’analyse alimentaire porte seulement sur la phase avec neuf heures au lit. Il ne s’agit donc pas d’un résultat obtenu chez des personnes privées de sommeil que l’on aurait fait récupérer grâce à leur assiette. [2]
Pendant les quatre premiers jours, l’alimentation était contrôlée. Le cinquième jour, les participants choisissaient librement ce qu’ils mangeaient. Les auteurs comparent notamment le sommeil après trois jours d’alimentation contrôlée à celui suivant cette journée de choix libre : ils rapportent alors moins de sommeil lent profond et un endormissement plus long, sans différence de durée totale. L’ordre des régimes alimentaires n’était pas tiré au sort pour cette analyse : les repas contrôlés précédaient le choix libre. [2]
Les chercheurs regardent aussi la composition de la journée libre. Des apports plus élevés en fibres sont associés à davantage de sommeil lent profond et à moins de sommeil très léger. Une part plus importante de l’énergie provenant des graisses saturées est associée à moins de sommeil lent profond. Enfin, une part plus élevée provenant des sucres, mais aussi d’autres glucides qui ne sont classés ni comme sucres ni comme fibres, est associée à davantage d’éveils. [2]
Ces résultats ne désignent pas un ingrédient qui déclencherait à lui seul un réveil. Dans une journée réelle, plusieurs composantes de l’alimentation varient ensemble. L’analyse n’a pas consisté à modifier uniquement les fibres, puis uniquement les graisses saturées, puis uniquement les sucres. Elle fournit une piste sur l’équilibre des apports de la journée, pas la preuve qu’ajouter un aliment riche en fibres au dîner suffit à rendre la nuit plus profonde.

En 2025, un suivi de la journée à la nuit suivante
Une autre équipe a étudié 34 jeunes adultes américains, majoritairement des hommes, dormant habituellement de sept à neuf heures. Les participants déclaraient leur alimentation à l’aide d’un outil numérique et portaient un bracelet d’actigraphie, qui enregistre l’activité pour estimer le sommeil. Le suivi a fourni 201 paires de données « alimentation du jour–sommeil de la nuit suivante » : ce ne sont pas 201 personnes différentes. [3]
Le critère retenu était un indice de fragmentation du sommeil. L’actigraphie permet un suivi dans la vie quotidienne, mais ne mesure pas directement les stades cérébraux du sommeil comme le ferait un enregistrement de l’activité du cerveau. On ne peut donc pas transformer une moindre fragmentation dans cette étude en un gain mesuré de sommeil lent profond.

Les journées avec davantage de fruits et légumes, ainsi que davantage de glucides, étaient associées à une moindre fragmentation la nuit suivante. Le fait de relier chaque journée à sa nuit suivante est utile : il précise la temporalité de l’observation. Il ne remplace pas une intervention où l’alimentation serait attribuée au hasard, permettant de mieux distinguer son effet de celui des autres habitudes. [3]
Le chiffre de 16 % mis en avant autour de cette étude vient d’une estimation du modèle statistique comparant aucun apport en fruits et légumes à cinq cups, une mesure de volume américaine. Il concerne la qualité du sommeil évaluée par la fragmentation, pas 16 % de temps de sommeil supplémentaire. Ce scénario n’est ni un résultat garanti chez une personne, ni une traduction directe du repère français de cinq portions. [3, 4]

Pourquoi regarder toute la journée ne revient pas à tout manger le soir
Le point commun utile des deux travaux est leur échelle : les chercheurs s’intéressent aux apports de la journée, et pas seulement à un aliment pris juste avant le coucher. Cela justifie d’élargir la question au petit déjeuner, au déjeuner et aux éventuelles collations. En revanche, ces études ne comparent pas une même alimentation répartie sur la journée à une alimentation identique concentrée au dîner. Elles ne fixent donc pas un horaire optimal pour chaque nutriment.
Une place plus importante donnée aux végétaux, aux légumineuses ou aux céréales complètes est une manière concrète de réfléchir à la composition de plusieurs repas. Ce n’est pas une recette testée ici contre l’insomnie. Chercher à « rattraper » le soir une journée pauvre en végétaux avec un aliment supposé magique réduit la question à un geste que ces travaux n’ont justement pas évalué.
Il faut aussi résister à la tentation de mettre tous les glucides dans le même panier. L’étude de 2016 distingue les fibres, les sucres et d’autres glucides. Celle de 2025 retrouve une association pour l’ensemble des glucides et pour les fruits et légumes, mais ne retrouve pas d’association statistiquement significative pour les sucres ajoutés. Ce résultat ne prouve pas que les sucres ajoutés sont sans effet sur le sommeil. Les populations, les conditions et les mesures diffèrent : les deux études ne sont pas les deux moitiés d’une même expérience. [2, 3]
Le dîner et les boissons gardent leur question propre
L’intérêt pour l’ensemble de la journée n’efface pas les repères de soirée. L’Assurance maladie conseille un dîner léger plutôt qu’un repas copieux et gras, sans se coucher en ayant faim. Le conseil porte sur le confort et les habitudes qui préparent le sommeil, et non sur un objectif chiffré de sommeil profond à atteindre par le contenu de l’assiette. [5]
Les boissons demandent un autre regard encore. Ameli recommande d’éviter les excitants dès 14 heures, notamment le thé et les boissons caféinées. Une étiquette « sans sucres » ne répond pas à cette question : la présence de caféine se lit séparément. Réduire le sucre d’une boisson et réduire son apport en excitants sont deux changements différents. [5]

Pour suivre des nuits hachées, Ameli propose un agenda notant les heures de coucher et de lever, le nombre de réveils, le ressenti au réveil et l’énergie pendant la journée, ainsi que ce qui a perturbé la nuit. Ces informations décrivent autre chose que le contenu du dîner. Le même document replace les horaires réguliers et l’activité physique dans la journée parmi les habitudes à travailler autour du sommeil. [5]
Sources et références
[1] L’Internaute — entretien avec Marie-Pierre St-Onge, 12 octobre 2026
https://www.linternaute.com/sante/id/11306553-article-alimentation-sommeil/
[2] St-Onge et coll. — Fiber and Saturated Fat Are Associated with Sleep Arousals and Slow Wave Sleep, Journal of Clinical Sleep Medicine, 2016
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26156950/
[3] Boege et coll. — Higher daytime intake of fruits and vegetables predicts less disrupted nighttime sleep in younger adults, Sleep Health, 2025
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40506285/
[4] University of Chicago Medicine — Eating more fruits and veggies could help you sleep better, communiqué de 2025
https://www.uchicagomedicine.org/forefront/research-and-discoveries-articles/eating-fruits-and-veggies-may-improve-sleep
[5] Assurance maladie — Comment mieux dormir à l’âge adulte ?, 11 mars 2026
https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/insomnie-adulte/vivre-insomnie







