Un composant écarté des aliments peut-il rester dans un médicament que l’on avale chaque jour ? L’enquête publiée le 15 octobre par 60 Millions de consommateurs remet ce paradoxe au premier plan. Le magazine a interrogé des laboratoires sur des présentations contenant du dioxyde de titane, alors que d’autres versions de leurs médicaments n’en contiennent pas. La question ne porte donc pas seulement sur la présence d’un colorant, mais sur la justification de son usage dans chaque produit. [1]
Un même composant, deux décisions qui ne répondent pas à la même question
Le dioxyde de titane, également appelé TiO₂ ou E171, est un pigment blanc et opacifiant. Dans le médicament, il fait partie des excipients, les composants autres que la substance active recherchée pour traiter ou prévenir une maladie. Le qualifier d’excipient ne signifie pourtant pas qu’il soit sans fonction : il peut contribuer à l’aspect du comprimé, à son identification ou à la protection d’une substance sensible à la lumière. [2]
Dans l’alimentation, l’incertitude a suffi à retirer l’autorisation
En 2021, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’EFSA, a conclu que le E171 ne pouvait plus être considéré comme sûr en tant qu’additif alimentaire. Elle ne pouvait pas exclure un problème de génotoxicité, c’est-à-dire une capacité à endommager l’ADN, ni établir une dose journalière admissible. Cette conclusion ne correspond pas à la découverte d’un cancer chez chaque personne exposée. Elle signifie que les données ne permettaient plus de garantir la sécurité de cet usage alimentaire. [3]
Le règlement européen de janvier 2022 a supprimé l’autorisation dans les denrées alimentaires, avec une période transitoire. Il a toutefois conservé une disposition pour l’utilisation comme colorant dans les médicaments et prévu un réexamen. Ce n’était donc pas une interdiction générale de la substance dans tous les produits. [4]

Pour les médicaments, retirer un excipient peut aussi créer un risque
L’Agence européenne des médicaments, l’EMA, devait examiner si les fabricants pouvaient remplacer le dioxyde de titane sans dégrader la qualité, l’efficacité, la sécurité ou la disponibilité des traitements. L’opacité compte notamment pour les produits dont la substance active se dégrade à la lumière. Une nouvelle formule doit aussi conserver des propriétés adaptées de dissolution et de fabrication. Remplacer le pigment ne consiste pas nécessairement à échanger deux ingrédients à quantité égale. [2]
Le document publié par la Commission le 4 août 2025 retient les difficultés techniques et le risque de pénuries pour maintenir son usage. Cet arbitrage n’établit pas que le TiO₂ soit indispensable dans chaque boîte. L’enquête de 60 Millions montre justement que, dans certains exemples, il sert à distinguer des dosages ou à rendre une inscription lisible plutôt qu’à protéger le principe actif. Le besoin doit être expliqué produit par produit, pas déduit d’un argument général sur la stabilité. [1, 2]


Le document de 2025 apporte une précision sanitaire importante
La Commission rapporte aussi une évaluation de données de sécurité transmises par un consortium industriel. Sur cet ensemble, l’EMA a considéré le risque cancérogène lié à l’exposition au dioxyde de titane dans les médicaments comme négligeable, compte tenu des faibles quantités et de la qualité pharmaceutique utilisée. Le document précise que cette appréciation repose sur un ensemble limité de données, et non sur une revue exhaustive de toutes les données disponibles. [2]
Cette précision évite deux lectures excessives : présenter le maintien comme une preuve de risque nul, ou transformer la préoccupation alimentaire de 2021 en preuve que les traitements concernés provoquent des cancers chez leurs utilisateurs. Elle permet aussi de discuter une alternative avec le pharmacien sans décider seul d’interrompre un médicament utile.
Pour les nouvelles demandes d’autorisation de médicaments, la Commission attend des justifications solides du choix des excipients, y compris du dioxyde de titane. Le maintien de son usage ne dispense donc pas les fabricants d’expliquer ce choix ni de suivre les progrès scientifiques. [2]
Sources et références
[1] 60 Millions de consommateurs — Enquête d’Adélaïde Robert, 15 octobre 2026. https://www.60millions-mag.com/sante-bien-etre/article/medicaments-pourquoi-cet-additif-suspect-se-trouve-dans-certaines-boites-et-pas-dautres-20261015/
[2] Commission européenne — SWD(2025) 244 final, 4 août 2025. https://health.ec.europa.eu/document/download/34542b69-8507-4fc2-b106-bd15b481e40d_en
[3] EFSA — Évaluation du dioxyde de titane comme additif alimentaire, 6 mai 2021. https://www.efsa.europa.eu/fr/news/titanium-dioxide-e171-no-longer-considered-safe-when-used-food-additive
[4] Commission européenne — Règlement (UE) 2022/63 du 14 janvier 2022. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32022R0063





