Le service de radiothérapie du nouveau CHU de Belle Plaine est désormais entièrement regroupé sur un même site. Pour les personnes atteintes d’un cancer en Guadeloupe, c’est une amélioration concrète : consultations, scanner de préparation et séances de traitement ne sont plus répartis entre deux établissements. Mais le reportage de Guadeloupe La 1ère consacré à ce transfert donne aussi une clé moins spectaculaire : pour accueillir davantage de patients, le service attend de nouveaux médecins. [7]
Un appareil performant ne remplace pas le temps d’une équipe
Le progrès technique est réel. Les machines du nouveau service permettent de mieux cibler la zone à irradier. Pour certains cancers du sein, le traitement peut être réalisé avec une inspiration bloquée, une technique qui éloigne le cœur de la zone exposée. Ce sont des possibilités de soin précises, pas seulement des équipements neufs dans un bâtiment neuf. [7]
Pourtant, la machine ne détermine pas seule comment traiter une personne. Il faut préparer un plan adapté à sa maladie et à sa morphologie, puis vérifier le positionnement et la délivrance de la dose. Laurinne Ramassamy, manipulatrice en radiothérapie interrogée par La 1ère, décrit ce travail individualisé et sa précision au millimètre. La capacité d’un service repose donc aussi sur les professionnels qui préparent et réalisent chaque séance. [7]
Deux appareils jumeaux offrent un autre avantage : si l’un devient momentanément indisponible, l’autre peut permettre de poursuivre les soins. Cette organisation vise la continuité du traitement. Elle répond à un problème différent de celui des effectifs : disposer d’une solution de secours technique ne crée pas les rendez-vous médicaux nécessaires en amont.
En ce moment
Le rendez-vous reste une porte d’entrée sous tension
Dans le reportage de l’AFP publié par Guadeloupe La 1ère, le Dr Abdoul Djamal Moukaila, référent médical à l’Agence régionale de santé, cite une densité de 0,8 oncologue médical pour 100 000 habitants en Guadeloupe, contre 2,6 dans l’Hexagone. Cette comparaison, rapportée par le représentant de l’ARS, porte sur les médecins spécialistes des traitements médicaux du cancer, pas sur l’ensemble des soignants. [1]
L’enjeu devient très concret lorsqu’un examen ou un avis spécialisé conditionne la suite du parcours. Le Pr Olivier Parant, gynécologue au CHU, fait état dans cette même dépêche de rendez-vous qui demandent parfois plusieurs semaines d’attente, alors qu’il juge les équipements et les traitements comparables à ceux de l’Hexagone. Il ne suffit donc pas de demander si une technique existe sur l’île : il faut aussi pouvoir atteindre l’équipe qui l’évalue et l’organise.
Le service de radiothérapie illustre cette différence entre potentiel et activité effective. La 1ère rapporte 60 à 70 patients accueillis chaque jour et un objectif d’au moins 90 à terme, avec l’arrivée de nouveaux médecins. Le second chiffre est une perspective du CHU, non le niveau d’activité déjà atteint. [7]

Partir se faire soigner suppose bien plus qu’un billet
Lorsque le parcours conduit hors de Guadeloupe, l’existence d’un centre d’accueil ne règle pas toute l’organisation. Dans la dépêche de l’AFP, un patient prénommé Victor explique être parti à Paris pour obtenir ses examens plus vite. Il précise qu’il pouvait financer ce déplacement et être accueilli par sa famille. Son témoignage décrit une possibilité personnelle, pas une solution également accessible à tous. [1]
Le Dr Joëlle Otz, oncologue radiothérapeute interrogée dans le reportage sur Belle Plaine, évoque de son côté des patients pour lesquels un départ en Martinique se heurte à l’absence de proches sur place, aux enfants ou au travail. Un soin disponible ailleurs peut rester difficile à rejoindre. Le déplacement déplace aussi une partie de la charge d’organisation vers la personne malade et son entourage. [7]
Ces situations rendent utile une distinction souvent effacée dans les annonces d’innovation :
- Le soin existe-t-il ? C’est la question de la technique proposée et de son adaptation à la maladie.
- Une équipe peut-elle le réaliser ? Cela dépend des compétences disponibles et des rendez-vous.
- Le parcours est-il praticable ? Transport, hébergement et contraintes familiales comptent lorsqu’il faut quitter le territoire.
La coordination n’est donc pas un supplément administratif : elle relie la décision médicale aux conditions concrètes de sa réalisation. À une autre échelle, cette continuité se joue aussi entre prescripteur et pharmacie lorsqu’une difficulté de délivrance ou de coût survient.

La stéréotaxie annoncée pour 2027 n’est pas l’offre actuelle
Le nouveau plateau technique doit permettre de développer la radiothérapie stéréotaxique à partir de 2027. Elle consiste à concentrer très précisément les rayons sur certaines petites tumeurs et peut permettre un traitement en quelques séances. Les machines sont installées, mais les équipes doivent encore poursuivre leur formation avant le démarrage de cette activité, selon La 1ère. [7]
Ce calendrier compte pour comprendre ce qui change aujourd’hui. Le regroupement du service à Belle Plaine est réalisé ; l’ouverture de cette nouvelle activité reste prévue. Pour l’instant, certains patients qui en ont besoin sont orientés vers d’autres centres, notamment en Martinique ou dans l’Hexagone. Et même après son lancement, cette technique ne concernera pas tous les cancers : la taille et la localisation de la tumeur font partie des critères de sélection.
L’ARS mise par ailleurs sur des primes et sur le nouveau CHU pour attirer des médecins, rapporte l’AFP. La formation médicale sur place s’est prolongée jusqu’à la fin de la sixième année. Ce sont deux leviers distincts : recruter des professionnels déjà formés et former de futurs médecins. Le Pr Parant souligne toutefois le risque de les voir partir vers d’autres rémunérations ou conditions de travail. [1]

Les anciens chiffres de survie éclairent l’enjeu, pas le résultat du nouveau CHU
L’étude partenariale présentée en février 2024 par Santé publique France et l’Institut national du cancer montre une survie à cinq ans inférieure à la moyenne hexagonale pour sept des dix localisations cancéreuses étudiées. Mais elle concerne des personnes diagnostiquées entre 2008 et 2015, suivies jusqu’au 30 juin 2018. Ces résultats ne décrivent ni la survie des personnes diagnostiquées en 2026 ni les effets du transfert à Belle Plaine. [5]
Ils ne permettent pas non plus d’attribuer les écarts au seul manque de médecins. Santé publique France évoque plusieurs facteurs possibles : diagnostic plus tardif, difficultés d’accès aux soins, maladies chroniques associées et situation socio-économique. La question pertinente est celle des obstacles rencontrés à chaque étape, plutôt qu’un classement qui ferait de tous les cancers une seule situation.
Le parcours commence avant la première séance
Les tensions ne se limitent pas à l’entrée en traitement. Dans le reportage de l’AFP, le Pr Parant signale aussi des dépistages tardifs. Prendre rendez-vous pour un dépistage et consulter pour un changement déjà apparu ne répondent pas au même besoin : cette distinction aide à comprendre pourquoi améliorer le parcours suppose de regarder aussi ce qui précède le diagnostic.

Dans son communiqué de 2024, Santé publique France rappelle enfin les résultats de l’enquête Santé DOM 2019 : trois Guadeloupéens sur dix avaient retardé ou renoncé à un soin médical, notamment en raison des délais, du coût, des transports ou de l’absence de spécialistes. Cette enquête portait sur les soins médicaux en général, pas uniquement sur le cancer. Elle documente des obstacles de vie quotidienne que la présence d’un traitement sur un plateau technique ne suffit pas à décrire. [5]
Sources et références
[1] AFP, reportage publié par Guadeloupe La 1ère — manque de médecins et accès aux soins.
https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/le-manque-de-medecins-entrave-la-prise-en-charge-des-cancers-en-guadeloupe-1748793.html
[7] Guadeloupe La 1ère — regroupement du service de radiothérapie à Belle Plaine et activité prévue en 2027.
https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/cancer-toute-la-radiotherapie-desormais-au-nouveau-chu-de-belle-plaine-avec-des-traitements-de-pointe-1745493.html
[5] Santé publique France, communiqué de février 2024 — étude partenariale de survie après un cancer en Guadeloupe.
https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2024/premiere-etude-partenariale-sur-la-survie-des-personnes-atteintes-de-cancer-en-guadeloupe-entre-2008-et-2018







