Le 16 octobre 2026, à la clinique Jules-Verne de Nantes, un patient a été amputé d’une main gauche devenue non fonctionnelle et douloureuse, rapporte Télénantes dans le texte accompagnant son reportage. L’intervention s’inscrit dans un projet d’appareillage avec une prothèse et un retour sensitif. L’opération rapportée n’est pas encore une récupération du toucher : c’est le point de départ d’un parcours dont les sensations restent à évaluer. [1] [2]
L’enjeu se trouve en partie ailleurs que dans les doigts artificiels : dans la peau de l’avant-bras. Comment un contact à cet endroit pourrait-il être ressenti dans un pouce ou un index qui n’est plus là ? La technique cherche à réutiliser les voies nerveuses qui transmettaient les informations de la main, en leur donnant une nouvelle zone de peau à desservir.
Une main qui bouge et une main qui informe : deux fonctions différentes
Une prothèse myoélectrique utilise des signaux musculaires, captés par des électrodes, pour commander des mouvements. Dans le projet décrit à Alouette par le chirurgien Edward de Keating Hart, ouvrir et fermer la main doit notamment servir à prendre un verre ou porter un sac. Ces gestes sont des objectifs annoncés, pas des activités déjà récupérées par le patient. [2]
Le retour sensitif suit l’autre sens du trajet : il fait remonter une information de la prothèse vers la personne. Le moteur peut fermer les doigts artificiels ; un capteur peut, lui, détecter une pression. Encore faut-il transmettre ce contact au système nerveux sous une forme que le cerveau puisse interpréter. La peau réinnervée sert précisément d’interface, c’est-à-dire de point de rencontre entre le dispositif et les nerfs sensitifs.
En ce moment
Rediriger les nerfs des doigts vers la peau de l’avant-bras
La réinnervation sensorielle ciblée, souvent désignée par le sigle TSR, consiste à donner une nouvelle destination à des nerfs sensitifs. Dans la technique décrite par une équipe de recherche en 2025, des branches sensitives des nerfs médian et ulnaire, qui desservaient la main, sont raccordées à des nerfs cutanés de l’avant-bras. Leurs fibres peuvent ensuite repousser vers cette peau. [4]
Le lieu touché et le lieu ressenti peuvent alors différer. On stimule une zone de l’avant-bras, mais la sensation est située dans la main absente, parfois dans un doigt distinct. Ce n’est pas la peau qui devient un doigt : le signal emprunte une voie sensitive associée à la main, et le cerveau peut l’interpréter dans ce territoire. La chirurgie cherche ainsi à conserver une correspondance entre le point stimulé et le doigt perçu.
Cette correspondance doit être repérée chez la personne. Les chercheurs parlent de « carte » de la main sur l’avant-bras : différentes zones cutanées peuvent renvoyer à différentes parties de la main absente. Il ne s’agit pas d’un dessin universel à appliquer au même endroit chez tout le monde. Dans l’étude, les zones où les patients ressentaient leur main étaient relevées au fil du suivi. [4]
Des capteurs au cerveau, le contact change de support
Pour apporter un retour depuis la prothèse, cette nouvelle sensibilité doit être associée à un dispositif de stimulation. Le parcours peut se comprendre en trois temps :
- Les capteurs de la prothèse détectent un contact, par exemple une pression sur un doigt artificiel.
- Le système traduit cette information en stimulation sur une zone de peau réinnervée de l’avant-bras.
- Les nerfs sensitifs transmettent le signal au cerveau, qui peut le situer dans la main ou dans un doigt absent.
Dans l’étude de 2025, la pression sur les extrémités des doigts de la prothèse était convertie en stimulation vibratoire. Pour Nantes, Edward de Keating Hart décrit lui aussi à Hit West un retour de « pression vibratoire », moins développé que notre sensibilité naturelle. L’objectif est donc de rendre une information de contact perceptible, pas de restituer d’emblée toute la richesse du toucher. [3] [4]

Ce détour par la peau est le point intéressant de l’approche : la sensation ne dépend pas seulement de la sophistication de la main artificielle. Elle dépend aussi du lien biologique qui s’établit entre les nerfs, leur nouvelle cible cutanée et l’interprétation du signal. Une prothèse capable de bouger et une interface capable de transmettre une sensation répondent à deux problèmes complémentaires.
Une carte des doigts observée chez 7 patients, avant le cas nantais
Publiée le 9 janvier 2025 dans le Journal of Clinical Medicine, l’étude a analysé rétrospectivement les 7 premiers patients opérés dans trois centres entre septembre 2020 et janvier 2024. Toucher la peau réinnervée de leur avant-bras provoquait des sensations de la main absente, avec une distinction pouvant aller jusqu’à des doigts individuels. Cette petite série constitue une preuve de concept, pas une garantie de résultat : les patients servaient eux-mêmes de référence, sans grand groupe comparateur randomisé. Le cas nantais d’octobre 2026 n’en fait pas partie. [4]
Les auteurs ont aussi recherché des signes du passage des messages dans les nerfs et des réponses cérébrales à la stimulation. Ces mesures étayent le mécanisme décrit, mais ne suffisent pas à dire quelle finesse de sensation chaque future personne appareillée obtiendra dans ses gestes quotidiens. L’intérêt du travail est de montrer qu’une peau d’avant-bras peut devenir un relais sensitif organisé, plutôt que de servir seulement de surface où appliquer une vibration indistincte.
À Nantes, attendre la repousse puis repérer les sensations
Pour le parcours nantais, le chirurgien annonce à Hit West au moins 3 à 6 mois avant les premiers signes attendus au niveau des zones cutanées concernées. Ce délai décrit une attente biologique après la greffe nerveuse, pas une date certaine de fonctionnement de la prothèse. La prise des greffes peut être insuffisante ; la stimulation peut aussi être trop douloureuse ou trop peu perceptible. Des risques opératoires, dont l’hématome et l’infection, sont également évoqués. [3]

Le repérage des sensations devient ensuite un travail concret : identifier quelle zone de peau fait percevoir quelle partie de la main, puis adapter le retour du dispositif à cette carte. Dans la série publiée en 2025, ce suivi s’accompagnait d’une rééducation sensitive, d’exercices de préhension et d’un entraînement aux activités quotidiennes. La position des zones ressenties était relevée à plusieurs rendez-vous, au fur et à mesure de la réinnervation. [4]
Sources et références
- Télénantes, texte de présentation du reportage sur l’intervention à la clinique Jules-Verne, diffusé par Ouest-France, 16 octobre 2026.
https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/video-clinique-jules-verne-un-patient-se-fait-amputer-d-une-main-pour-se-faire-poser-une-prothese-ee9d0b18-df12-3839-a5df-6334fa74d2c8 - Alouette, entretien avec Edward de Keating Hart sur le projet de prothèse et la réinnervation sensorielle, 16 octobre 2026.
https://www.alouette.fr/nantes-patient-ampute-sa-main-retrouver-usage - Hit West, entretien avec Edward de Keating Hart sur le retour sensitif, les délais et les risques, 15 octobre 2026.
https://hitwest.ouest-france.fr/operation-exceptionnelle-a-la-clinique-jules-verne-de-nantes-retour-sensoriel-dans-une-main-grace-a-une-prothese-nouvelle-generation - Restoration of Genuine Sensation and Proprioception of Individual Fingers Following Transradial Amputation with Targeted Sensory Reinnervation as a Mechanoneural Interface, Journal of Clinical Medicine, 9 janvier 2025.
https://www.mdpi.com/2077-0383/14/2/417







